Providence 3 : l'Indicible
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Avec ce tome, Alan Moore clôt son cycle consacré à la réécriture de l'œuvre de Lovecraft (et consorts, car il en aura eu des continuateurs, le pauvre qui n'a connu la gloire que posthume) en bouclant la boucle avec Neonomicon : ainsi, le périple de Robert Black dans la Nouvelle-Angleterre de l'Entre-Deux-Guerres trouve une résonance attendue mais stupéfiante avec l'enquête contemporaine du FBI sur des meurtres en série commis par des déséquilibrés sans (apparemment) aucun lien entre eux.

Pour ceux qui prendraient les chroniques sur Providence en cours de route, voici un petit topo sur les épisodes précédents, avec des articles rédigés par Neault et moi-même :


  1. Côté cour / Neonomicon : un agent du FBI est chargé de trouver un lien entre plusieurs meurtres d'apparence rituelle et remonte jusqu'à un réseau de trafic d'une drogue inconnue ; ses collègues poursuivent ensuite son enquête jusqu'à un établissement vendant du matériel pornographique.
  2. Providence tome 1 : Un journaliste new-yorkais désœuvré, Robert Black, décide de rédiger un traité sur les traditions cultuelles de la Nouvelle-Angleterre et explore la région de Providence, y découvrant des personnages étranges et une congrégation ancienne ainsi qu'un livre antique au centre de tout.
  3. Providence tome 2 : Après avoir consulté le livre qu'il convoitait, Robert Black continue à dévoiler l'influence de la mystérieuse Stella Sapiente et rencontre quelques auteurs qu'il admire, dont un certain écrivain prometteur, Lovecraft lui-même !

Les précédentes chroniques ont souligné l'importance de l'écriture d'Alan Moore, savante, maligne, cherchant constamment à surprendre, intriguer, dérouter et stimuler l'intellect du lecteur : le Massachussets, en 1919, donne cette subtile impression de glisser hors du temps dont la perception même joue des tours au pauvre Robert Black, pivot du récit malgré lui, acteur dans une tragédie post-biblique dont il n'a qu'une vague conscience des rôles (avec cette agaçante manie de nier l'évidence des faits qu'il a vécus, des expériences dont il a été témoin). C'est là que son carnet de pensées devient capital : ce qui a longtemps semblé une redite confuse et maladroite (quoique à la première personne) des pages dessinées s'avère la clef de compréhension des intrigues menant Black vers l'accomplissement de son destin. Le lecteur, s'il demeure attentif et méticuleux, aura sans doute besoin de revenir en arrière afin de corroborer certains faits, d'illuminer ce faisant les échos d'histoires qui se télescopent et se synchronisent : cela s'avère moins ennuyeux que bizarrement jouissif, et on se surprend à tenter de décrypter certaines cases afin d'y trouver des indices nous faisant rechercher un nom, un lieu, une date.

Avec l'Indicible, Moore donne à son malheureux héros une place qu'il ne convoitait sans doute pas et qu'il se refusera à embrasser le moment venu, enfin conscient du poids des responsabilités et de son impact sur le monde qui se meurt autour de lui. Mais c'est avant tout un second rôle qui se voit magnifié : Howard Lovecraft lui-même va également endosser un destin inconcevable, complémentaire et parallèle de celui du journaliste, essentiel dans les manœuvres insensées des fondateurs de la Stella Sapiente. Lequel sera le Héraut annoncé, lequel le Rédempteur ? A moins que ce ne soit encore un autre, à venir celui-là ? 
Si le temps se fluidifiait dans les précédents épisodes, c'est la réalité elle-même qui se dissout dans celui-ci, une réalité fluctuante qui se voit assiégée par les êtres et les choses tapis dans l'ombre, blottis à la frontière de nos cauchemars. Rien ne sera jamais plus comme avant, qu'on se le dise, mais il faut avant la conclusion étonnamment épique assister aux répercussions de chacun des faits auxquels on a assisté. Ainsi, dans un chapitre accélérant follement, le lecteur découvrira ce qui s'est poursuivi jusqu'à nos jours par le biais d'événements et de personnages-clefs (pour lesquels une certaine connaissance des arcanes de la littérature fantastique est recommandée), jusqu'au bouclage de l'enquête de FBI par Carl Perlman lui-même, le supérieur des agents précédemment envoyés en mission, et récipiendaire du testament de Black qui, à ce titre, fait délicieusement penser au journal de Rorschach concluant la fin de Watchmen, témoignage d'un passé équivoque et évangile de jours terribles.

Éclairant savamment le travail de l'auteur de Dagon, créateur du Mythe de Cthulhu, Alan Moore réussit une œuvre majeure qui réinterprète les codes du genre et perturbe notre sens du réel à la manière d'un Philip K. Dick


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une écriture stimulante et riche.
  • Des séquences éclairantes faisant le lien avec les précédents tomes.
  • Des illustrations parfaitement en accord avec le récit, jouant constamment sur les symboles, les points de vue et la symétrie.
  • Un récit qui parvient à boucler la boucle avec Neonomicon.

  • Parfois ardu dans son déroulement, faisant souvent appel à la mémoire du lecteur.
  • Beaucoup de personnages évoqués que le lecteur ne connaît pas forcément.