L'Homme qui tua Lucky Luke
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Superbe hommage à une légende de la BD et du far west avec L'Homme qui tua Lucky Luke.

Nous avions rapidement évoqué ce titre l'année dernière (dans ce Digest), nous allons cette fois l'aborder plus en profondeur, car il mérite largement que l'on s'attarde dessus.
Cet album, ayant reçu de nombreux prix depuis sa sortie, est un one-shot de Matthieu Bonhomme, qui signe ici scénario, dessin et colorisation. Si le célèbre héros de Morris est parfaitement respecté, l'auteur parvient cependant à en donner une version personnelle, plus sombre que ce que les aventures du cow-boy qui "tire plus vite que son ombre" réservent habituellement.
Voyons déjà le pitch.

Lucky Luke arrive dans la petite ville, plus boueuse que charmante, de Froggy Town, juste après l'attaque d'une diligence transportant l'or des mineurs. Après une altercation avec le shérif local et ses frangins, les habitants décident de mandater Luke pour qu'il reprenne l'enquête. Pas évident à première vue puisqu'il vient tout juste de se faire confisquer son arme et qu'il doit en plus faire face à une pénurie de... tabac. Ce qui à tendance à le rendre nerveux.
Mais attention, lorsque l'on est une célébrité, l'on doit faire face à divers inconvénients, comme le fait que certains rêvent de se faire un nom en vous affrontant. Ou en vous abattant dans le dos.


Une couverture presque apocalyptique, sous un déluge de pluie, un titre accrocheur et explicite, des premières planches à l'atmosphère tendue, l'on sait que l'on s'engage dans une lecture qui risque de faire mal et de dérouter.
Cet album-hommage, parfaitement maîtrisé, peut se lire de différentes manières. Comme une aventure crépusculaire du vieux Luke, bien entendu, mais également comme un commentaire sur l'œuvre de Morris. Ainsi, dans le récit, Luke est une célébrité, certains personnages vont lui demander de faire attention à ses choix, de rester lui-même, les double-sens sont nombreux. Même la tombe de Morris himself sera présente dans une scène.

Les références à l'univers de Lucky Luke sont nombreuses également, outre les Dalton, l'on trouvera une allusion à Phil Defer ou encore le choix de Laura Legs dans le rôle du personnage féminin principal. L'auteur fait également allusion à de véritables légendes, comme Wild Bill Hickok, explicitement évoqué, ou Doc Holliday, transformé ici en Doc Wednesday.
Si la trame principale est plaisante, elle est enrichie par une utilisation très habile d'éléments réels ayant impacté la BD. L'on sait par exemple que dans les années 80, Luke troque sa célèbre cigarette contre une brindille, plus politiquement correcte et, il faut le reconnaître, moins nocive. Matthieu Bonhomme se sert de cette anecdote pour placer un running gag savoureux, Luke étant sans cesse empêché de fumer par un tas de catastrophes (son tabac s'envole par la fenêtre, ou bien il est mouillé, il perd un cigare à cause d'une poche trouée...).


Si le récit est plus sombre, c'est aussi parce qu'il est, par bien des aspects, plus réaliste que ceux de la série principale. Jolly Jumper par exemple, bien qu'il ait un rôle comique et ne soit pas laissé de côté, n'est nullement doté de la parole (on ne "lit" pas ses pensées non plus). L'humour est pourtant présent, mais la tragédie annoncée (le cadavre de Luke est visible dès la première planche) donne à cet album une atmosphère particulière.
Graphiquement aussi, même si l'on n'aura aucun mal à reconnaître le personnage et son univers, le style de l'auteur apporte une dimension plus dramatique, un côté oppressant parfois (ça reste du Lucky Luke hein, mais par rapport aux BD habituelles, c'est une autre ambiance). Les plans sont soignés, certaines cases, de nuit par exemple, sont magnifiques, et la colorisation est excellente, moins flashy que celle de la série mère, avec des effets de lumière plus travaillés, mais reprenant tout de même certains codes (par exemple le fait d'utiliser parfois des décors ou personnages d'une seule couleur, pour mettre en relief un élément particulier, ainsi l'intervention de Laura Legs fera jaillir une explosion de rose).

Niveau texte, c'est plutôt bon même s'il y a une ou deux petites anicroches. D'abord, non, on ne peut pas avoir le doigt sur la "gâchette" d'une arme, c'est une pièce du mécanisme interne. Le truc sur lequel on appuie pour faire "pan pan", c'est une queue de détente. Ou une détente pour abréger (ça ne s'abrège pas en "queue", on s'est vite rendu compte que "le doigt sur la queue", ça n'allait pas trop comme expression).
On remarque aussi un "ils faudra", coquille unique mais qui picote un peu la rétine quand même.

Cet album, édité chez Lucky Comics (filiale de Dargaud), est une pure merveille. Si l'on n'est pas fan du personnage à la base, il peut se lire comme une très bonne histoire indépendante, dans le cas contraire, il permet de redécouvrir Luke d'une nouvelle manière, en savourant les références, le côté respectueux de l'hommage et les frissons que l'on éprouve à l'idée d'assister à la fin d'un mythe. [1]
Brillant.

   

[1] ATTENTION énorme SPOILER dans ce qui suit. Si vous n'avez pas lu l'album, ne lisez pas cette note.
Pour être vraiment certain que personne ne se prend l'info dans la tronche par inadvertance, je mets la note sous forme d'image. Si vous souhaitez la lire, à vos risques et périls, cliquez ici.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un bel hommage à Morris et son personnage.
  • De superbes planches.
  • Un habile mélange d'humour, de tension, de rebondissements et de références.
  • Le côté plus sombre et réaliste.

  • Pratiquement rien, si ce n'est ce qui est expliqué dans la note-spoiler ci-dessus.