Des zozos en collants
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Zozo pour enfant.
Ce qu'il y a de pire dans les clichés, ce n'est pas tant qu'ils collent à l'esprit comme un chewing-gum sale aux godasses, mais qu'ils renferment en un minimum de mots un maximum de nuisances.

Les habitués d'UMAC savent que je relève en général les inepties que les médias colportent sur la pop culture en essayant de démontrer en quoi elles sont fausses. Et ce ne sont pas les occasions qui manquent ! Que ce soit le tristement célèbre Envoyé Spécial consacré aux "adulescents", le reportage de M6 sur le phénomène Spider-Man, les déclarations d'un réalisateur mexicain ou même celles de Moore en personne.
Aujourd'hui, je me penche sur des propos tenus sur le site ActuaBD, propos d'autant plus étonnants puisque émanant d'un site spécialisé censé ne pas relayer les pires clichés qui circulent à propos du sujet qu'il traite.

Le rédacteur (dont je respecte l'avis, là n'est pas la question), dans un article consacré à la critique des comics de Jeph Loeb et Tim Sale, sort un truc absolument stupéfiant pour appuyer son propos : "il ne faut tout de même pas perdre de vue que l'on parle de zozos en collants inventés pour distraire et faire rêver les enfants."
Il n'y a pas des masses de mots dans cette phrase et pourtant elle contient au moins quatre idées absurdes, ce qui est tout de même pas mal : le public des super-héros se limite aux enfants (faux), il doit continuer à se limiter aux enfants (pourquoi ?), l'auteur n'a pas le droit de sortir des sentiers battus (ah bon ?), traiter "sérieusement" les super-héros ne permet pas de faire rêver et distraire (heu... ?).

Tout d'abord la cible des comics, censée ici être les enfants, de toute éternité. On se demande bien pourquoi. Bien sûr il existe des comics pour enfants, mais ça ne fait pas du genre super-héroïque un genre destiné seulement aux enfants. Pas plus que la musique n'est spécialement destinée aux bambins sous prétexte que Dorothée et Chantal Goya ont conçus des disques à leur intention.
La plupart des comics sont de nos jours destinés à un "public averti" au contraire. Il y a quelques années encore, les mêmes a priori circulaient à propos de la science-fiction (encore que, Télérama, qui a toujours une époque de retard, ne se prive pas de nos jours pour en donner une image toujours réductrice). Cela n'est en général pas révélateur des propriétés d'un genre mais plutôt des connaissances limitées de celui qui le commente.
Attention, je différencie bien ici la généralité présentée comme une vérité absolue et l'opinion personnelle. L'on est tout à fait en droit d'estimer que Spider-Man n'a pas d'intérêt, mais prétendre qu'il serait par nature destiné à un public infantile est faux.

Passons ensuite à l'étrange culte de l'immobilisme véhiculé par cette affirmation. Sous prétexte qu'un genre aurait été à la base destiné aux enfants (comme pratiquement toute la production de BD à l'époque), il ne devrait être que cela ? Là encore on se demande bien pour quelle raison.
Le genre super-héroïque, comme le western, la SF ou les polars, n'a pas un ADN en lui qui le condamne à se limiter à un public précis. Il est ce que les auteurs en font.
Même les contes pour enfants, pour le coup destinés aux... enfants, peuvent être revisités de manière adulte (cf. l'excellente série Fables).

Je passe sur le côté péjoratif de l'expression "zozos en collants" (c'est une simple inclination personnelle, du coup même si ça parait violent, c'est tout à fait acceptable) pour en venir au troisième point, la dénégation de la liberté de l'auteur.
Car ce qui est finalement reproché à Loeb ici (qui n'est pourtant pas un auteur maladroit, loin de là), c'est tout bonnement de ne pas faire ce qu'on attend de lui. Pire, ce que des enfants sont censés attendre de lui. Or les enfants ont souvent, eux, une bien plus grande tolérance par rapport à ce qu'ils lisent. Ils sont curieux et ouverts, pas encore contaminés par les "il faut" et les "ça doit". Et puis surtout, un enfant, ce n'est pas un crétin (enfin, ils ne sont pas tous destinés à le devenir), on peut lui faire lire d'autres choses que des récits simplistes et fades (contrairement à ce que croient certains éditeurs).
Un auteur fait bien ce qu'il veut de l'univers qu'il aborde. C'est d'ailleurs une qualité que d'aborder un sujet différemment, en s'éloignant des chemins trop parcourus pour être encore excitants. Encore récemment, Michel Pagel, avec son roman Le Club, a fait la brillante démonstration que l'on pouvait s'adresser à des adultes, de manière intelligente, en utilisant un matériel (Le Club des Cinq, d'Enid Blyton) à l'origine destiné aux enfants. En suivant la logique du rédacteur d'ActuaBD, cet excellent livre n'aurait jamais vu le jour sous prétexte qu'il ne faut pas s'écarter de l'étiquette que certains collent sur des morceaux d'imaginaire.

Enfin, l'on peut aussi s'interroger sur l'idée sous-jacente qui donne à penser que, pour se distraire et rêver, il faudrait privilégier les histoires simplistes et éviter les "mélodrames". Si l'on prend le Spider-Man : Blue par exemple, il est pourtant bien plus divertissant que bon nombre de récits mettant simplement en scène de la castagne et des intrigues déjà vues cent fois. Et l'on peut aussi faire rêver en étant sérieux ou triste. Le rêve, ce n'est pas juste des "bang-pan-patatrac", ça peut être subtil et doux. Amer même. Cela ne fera pas rêver tout le monde, j'en conviens, mais c'est justement parce que c'est personnel que cela ne doit pas être limité par des frontières oniriques artificielles. Mettre des barbelés là où il n'y a rien à protéger est une perte de temps.
En fiction, tout est possible. L'on peut écrire une tragédie, ou pour le moins quelque chose de profond, avec un gugusse masqué. Par un effet de contraste, le drame en est d'ailleurs souvent renforcé.

Les mots ont un sens, je ne cesse de le clamer depuis des années (cf. par exemple cet article). Ils ont aussi un effet, parfois durable, sur nos vies. Une simple idée reçue, si elle est suffisamment répétée, peut faire des dégâts, et pas uniquement dans le domaine du Papier. Le cliché n'est pas seulement le "fast-food" des gens de lettres, il est le réflexe opposé à la réflexion, le carcan de l'habitude remplaçant l'ivresse de la découverte, la facilité par rapport à l'analyse. C'est aussi une arme redoutable car il n'a pas besoin de convaincre, connu et reconnu par la foule, il n'attend que l'approbation massive pour se perpétuer encore.
Alors, parfois, il n'est peut-être pas inutile d'en prendre un et de lui tordre le cou. Non pas pour défendre un auteur ou un genre, ni même les comics en général, mais simplement pour défendre ce besoin, essentiel pour un auteur, précieux également pour les lecteurs, de ne pas marcher obligatoirement là où d'autres ont déjà laissé des traces.

Mes pieds, je les mets où je veux. Et c'est souvent dans la gueule.
Chuck Norris, philosophe pédestre. 

Résolution #13 : Spider-Men
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— C’est qui ce personnage ?
— Spider-Man.
— Et celui-là ?
— Spider-Man.
— Aussi ? Et lui ?
— C’est Spider-Man aussi.
— Hé, c’est pas la peine de te moquer de moi hein !
— Je ne me moque pas de toi, c’est vraiment Spider-Man.
— Mouais… et lui ?
— C’est… Spider-Man…
— Bon, je vois. Je te préviens, j’essaie encore une fois et c’est tout. C’est qui celui-là ?
— Spider-M…
— Eh ben va te faire voir ! Puisque tu ne veux pas me répondre, c’est la dernière fois que je m’intéresse à tes conneries de comics !

Résolution #13 - expliquer les méandres du multivers à mes proches : failed
Festival de la BD de Basse-Ham
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Les 8 et 9 octobre 2016 aura lieu la cinquième édition du festival de la BD de Basse-Ham, en Moselle.

Sergio Yolfa et moi-même auront l'occasion de vous y retrouver pour dédicacer The Gutter mais bien d'autres auteurs seront présents, comme Emmanuel Bonnet et Daniel Gattone (Red Cat), l'équipe de Phylactères (VHB, Bertrand Keufterian, Non?Si!) ou encore Romain Mobias (Gregory Sand).

Outre une exposition sur la thématique des super-héros, de nombreux ateliers se tiendront tout le week-end, ainsi qu'une bourse aux livres, des illustrations musicales, du cosplay, etc.

N'hésitez pas à passer ! ;o)

Plus d'info sur la page facebook du festival.




Une contrée paisible et froide
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La froideur de la neige et la chaleur du sexe et du sang forment le contraste saisissant situé au cœur d'Une Contrée paisible et froide.

C'est le dernier jour de Bittersmith en tant que shérif. À plus de 70 ans, le vieux en a pourtant encore sous le coude. Et dans le froc. Après une petite pipe matinale soutirée par chantage, il apprend la mort de l'un de ses nombreux bâtards. Burt a été retrouvé une fourche plantée dans la gorge. Sa fille a disparu. Tous les soupçons désignent Gale G'Wain, jeune apprenti épris de la demoiselle en question.
Dehors, la tempête fait rage. Sous un blizzard cinglant, Gale tente de s'enfuir. Mais déjà, il a la milice aux trousses. Et le vieux Bittersmith, bien décidé à s'offrir un dernier baroud d'honneur avant la retraite.
Dans cette partie du Wyoming, on ferme les yeux sur bien des choses, mais lorsqu'un gamin s'en prend à l'un des membres de la communauté, même si c'était le dernier des salauds, on sort les flingues. Et on traque.

Premier roman de Clayton Lindemuth, publié en France l'année dernière au Seuil, Cold Quiet Country est un polar enraciné dans les profondeurs de la campagne américaine, un peu dans la lignée de Bull Mountain ou Une semaine en enfer. Et il s'avère foutrement efficace.
L'histoire est censée se dérouler au début des années 70 mais la date n'a pas vraiment d'importance, les personnages dépeints pouvant se transposer plus ou moins à n'importe quelle époque. Ceux-ci sont tous passablement heurtés par la vie, parfois à la fois bourreaux et victimes : Gwen, violée régulièrement par son paternel, Gale, abandonné à la naissance, ne mangeant pas toujours à sa faim, Liz, manipulatrice enceinte de... son propre père. Il y a les salauds ayant parfois une facette humaine (qu'il faut tout de même bien chercher), comme Burt. Et puis il y a les pourritures intégrales, ce vieux schnock de Bittersmith, tanné, rusé et foncièrement nuisible.

Tous ces destins s'entremêlent sur fond de blizzard et de campagne désolée. L'intrigue progresse par petites touches, à coups de flashbacks éclairant progressivement le passé des protagonistes. L'on peut parfois regretter la passivité, voire l'attentisme, de certains personnages mais globalement le drame se met en place avec une certaine logique (et une touche de fantastique), jusqu'à la confrontation dans un chalet isolé, encerclé par des motoneiges.
Techniquement, la construction choisie par l'auteur est assez déroutante, avec deux personnages différents s'exprimant à la première personne et de fréquents changements de narrateur qui ne sont pas toujours bien amenés, causant parfois un léger flottement. L'essentiel est cependant là, avec une vraie émotion qui se dégage de l'ensemble, un savoir-faire évident (Gale est un exemple type de personnage auquel le lecteur va s'identifier grâce à un procédé simple mais efficace, cf. cet article) et des scènes parfois crues mais sans voyeurisme outrancier ou complaisance.

Assez moral et même puritain finalement dans sa conclusion à base de souffrance récompensée et de punition divine pour les "méchants", ce roman s'avale d'un trait comme un verre de scotch qui vous arrache un rictus et vous réchauffe le ventre. Pas forcément du quinze ans d'âge, racé et subtil, plutôt un truc artisanal issu d'un alambic planqué au fond des bois.
Rustique mais percutant.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Fluide et prenant.
  • De véritables salauds, détestables à souhait.
  • Le Wyoming sous la neige.
  • Style agréable.

  • Une construction parfois un peu maladroite.
  • Le comportement parfois étrange de certains personnages.
Le journal des chats de Junji Ito
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Depuis plusieurs années, les mangas dédiés aux félins se creusent des rayons entiers dans les librairies. Le succès du très mignon Chi, une vie de chat, publié depuis 2010 chez Glénat, a ouvert une autoroute pour ce type de bandes dessinées. Le plus souvent réservé à un jeune public, on y suit les aventures trépidantes des vies fantasmées de matous, faites de jeux, de bêtises, de ronrons et de pâtées molles.
Parmi tous ces titres, Le journal des chats de Junji Ito, aux éditons Tonkam, sort du lot. Destiné à des lecteurs adolescents et adultes, ce volume unique compile des anecdotes semi-autobiographiques du célèbre mangaka d’histoires horrifiques, de sa femme et de leurs deux chats. Plus de que des facéties de félins, c’est leur caractère qui est mis en avant et surtout la manière dont l’auteur — et par extension, nous humains — se comporte : une relation de répulsion-fascination pour ces animaux domestiques. Un étonnant changement de registre pour cet artiste.

Junji Ito emménage avec sa compagne dans une maison neuve. L’odeur du parquet, les murs propres le rendent heureux. Mais voilà que son amie, qui ne sera désignée que sous le nom de A, désire récupérer son chat, Yon qui vit actuellement chez ses parents. Juju, qui est plutôt ému par les chiens, se résigne pour ne pas la froisser. L’arrivée de l’arbre à chat, du grattoir à coller sur les cloisons et de tout le matériel pour la venue du matou transforme la maison de rêve du pauvre homme. Pour lui, un cauchemar commence : vivre avec un chat caractériel dont le dos est orné de tâches évoquant une tête de mort ! Moments de terreurs et hallucinations ponctuent ses journées. Pourtant, il tente de connaitre et d’amadouer la bête. A en profite pour acheter un second minet, Mû... Le foyer devient bien agité ! Le couple se dispute l’affection de ses chats à coup de fourberies, tout en subissant les tourments qu’elles leur prodiguent. Jalousies, bassesses, sournoiserie se glissent entre Juju et A. A comprend ses animaux et sait s’en occuper. Juju, lui, tâtonne… Ses peurs et ses angoisses sont contrebalancées par des élans de tendresse à en faire trembler les murs. Comme tous les propriétaires de félin, Juju pète littéralement les plombs. Les chats, peu enclins à être sympa, griffent, mordent, méprisent et dédaignent les maîtres… de quoi remplir des journées entières ! Amadouer un chat n’est pas si facile que cela en a l’air…

Junji Ito est l’auteur de très nombreuses bandes dessinées d’épouvante, dont les célèbres Spirale et Tomié. Dans ce manga-ci, il n’abandonne pas son graphisme si particulier, il s’en sert ! Cela donne un humour étrange et absurde, parfois tombant à plat, parfois flippant, grâce à son vocabulaire horrifique fait des traits charbonneux, des déformations faciales et des attitudes exagérées, d’yeux blancs ou injectés de sang, des dents serrées, des doigts crispés, des gros plans… Les hallucinations et les visions d’épouvante du pathétique Juju rythment les dix historiettes. Plus que les chats, ce sont les réactions des humains, ogres avides de l’amour de leurs animaux, qui sont à l’honneur. Les matous, quant à eux, sont bien représentés. Les regards dérangeants que peuvent faire les boules de poils sont bien retranscrits, ainsi que leurs comportements.

Le livre est en lui-même un bel objet : des pages en couleurs, les photos des félins dont il est question, pas de jaquette, mais une couverture rigide cartonnée en relief et vernis sélectif. Quelques pages de questions-réponses assez anecdotiques s’intercalent entre chaque chapitre. Les onomatopées sont entièrement traduites, le sens de lecture japonais conservé. Par contre, le prix peut être un frein à un achat compulsif.


Le Journal des chats de Junji Ito est une bande dessinée particulière, mariant d’une manière étrange des récits qui se veulent humoristiques avec un graphisme horrifique. D’un intérêt limité, puisque dédié aux minets, ce n’est pas le meilleur manga pour appréhender le célèbre Junji Ito. Les éditions Tonkam proposent avec ce livre une œuvre à part, incongrue, aux dessins soignés. Pour les curieux.

Le Journal des chats de Junji Ito, par Junji Ito, Éditions Tonkam 15,50€

+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le graphisme particulier
  • La qualité de l'édition

  • Intérêt limité
  • Prix