Je suis Pilgrim
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Je suis Pilgrim mérite bien les louanges qui l'ont accompagné depuis sa sortie et devrait donner lieu à une adaptation cinématographique assez incroyable, surtout si James Gray est aux manettes. 

Évidemment, tout n'est pas parfait : le style manque de tenue et se repose sur l'efficacité avant tout, ainsi que la pertinence des remarques, l'acuité des détails et la variété inouïe des décors. C'est un peu comme si on avait Homeland traité à la manière d'un Jason Bourne - mais sans les pugilats - et avec l'âpreté et la frénésie d'un 24h chrono. Ces références ne sont pas anodines car l'auteur, Terry Hayes, est avant tout connu pour ses scénarios de film (Mad Max 2, Payback et surtout From Hell) et ceci est son premier roman. Un travail de longue haleine a certainement été nécessaire pour réunir dans ces 600 pages autant d'éléments narratifs. 

Une réussite, donc, et ce malgré un découpage très proche des thrillers modernes (des mini-chapitres de deux-trois pages se terminant inlassablement par une révélation ou un happening), de nombreux allers et retours dans le temps (tant dans le passé du narrateur que dans celui de l'homme qu'il poursuit) et de trop nombreuses coquilles parsemant l'édition française de J.C. Lattès qui auraient pu faire sortir le lecteur moyen de la trame du récit. Heureusement, on ne peut décemment pas quitter la lecture de ce pavé d'une densité hallucinante, rédigé à la première personne, reprenant le rythme et le découpage d'un bon épisode de série TV, multipliant les indices, les lieux et les noms sans jamais nous perdre grâce à une construction méticuleuse.

Comme dirait Salieri dans Amadeus, au début c'est simple, presque comique : une équipe de la police de New York vient enquêter sur un crime dans un hôtel de seconde zone ; le commissaire, un certain Bradley, fait appel à l'une de ses relations, ancien agent secret reconverti dans la littérature d'investigation, car la victime n'est pas identifiable - et le tueur l'est encore moins. Lorsque l'ex-espion (le "Pilgrim" du titre, le narrateur du livre) comprend que le meurtre a été perpétré en utilisant les méthodes décrites dans son livre, il sait qu'il a mis le doigt dans un engrenage infernal, sur la piste d'un tueur dangereux car méthodique et intelligent. Mais ce problème-là devra attendre car un autre individu entre en scène : le Sarrasin, nom de code donné à un Musulman radical ayant décidé de frapper "l'ennemi éloigné" (les États-Unis) en plein cœur grâce aux recherches médicales qu'il a entreprises. Un péril planétaire est sur le point d'éclater, et Pilgrim est la dernière arme dont les services secrets puissent user pour l'en empêcher. Mais comment retrouver la trace d'un fanatique patient et rusé qui s'était naguère illustré dans les rangs des moudjahidin et dont personne ne connaît le nom ou le visage ?

Le suspense est total : malgré des ficelles archi-connues (Hayes aime souvent jouer avec l'anticipation, annonçant les réussites et les échecs plusieurs chapitres avant, semant des détails qui ne deviendront révélateurs que 300 pages plus tard), impossible de résister aux sirènes de cette enquête protéiforme où le passé douteux de l'un se mêle au passé énigmatique de l'autre, où les ressources et la technologie se heurtent à l'acharnement, la foi et la détermination à accomplir la tâche qui leur est due. Par le biais de son personnage très moderne (car très solitaire, rêvant de la quiétude illusoire d'une vie de famille qu'il n'aura jamais), l'écrivain et scénariste britannique nous gratifie d'une tendance épidermique à jeter un regard acerbe sur les populations et régimes du monde entier, se mettant parfaitement dans la peau d'un super-espion américain revenu de tout : les états islamiques en prennent pour leur grade, le narrateur ne cessant de mettre en lumière les contradictions internes de leurs sociétés systématiquement corrompues, mais l'aveuglement et le laxisme de l'Union Européenne ne sont pas mieux lotis, non plus que l'impensable fiasco des services secrets américains au moment du 11 Septembre.
Et des pays, il y en a dans Je suis Pilgrim, à croire que ça a été écrit pour un James Bond ou un Mission : Impossible : si la Turquie et l'Afghanistan y ont une place de choix, on ira au gré de l'histoire de chacun des protagonistes tant à Berlin qu'à Karsruhe, tant en Alsace qu'à Paris, tant dans la bande de Gaza qu'au Bahreïn ou en Syrie, sans parler de MoscouLondres, New York et Washington. Pourtant, point de morgue souveraine ou de complexe de supériorité chez cet ancien des hautes sphères de l'espionnage, on admet assez aisément qu'il s'agit du point de vue vaguement blasé d'un homme ayant observé le monde sous son aspect le plus sombre, des prisons secrètes de la CIA où la torture est de mise aux débordements financiers des oligarques des pays de l'Est (annonçant l'Affaire Daphné à Malte), Pilgrim, l'homme aux mille identités, est revenu de tout, mais ne sait pas comment planifier son avenir ou gérer les rares traces émotionnelles de son passé. Seuls le rock'n roll et la douceur de vivre parisienne trouvent grâce à ses yeux endoloris par tant de cruautés et de bassesses, la vilenie dont sont capables la plupart des hommes qu'il a croisés.


Outre cette dissection amère de notre monde contemporain rongé par les attentats, on remarquera très vite que l'autre point fort du roman réside dans les personnages. Car dans chaque contrée inhospitalière où l'État de droit n'est qu'une façade (la Turquie et l'Arabie Saoudite en tête), si certains potentats et petits chefs se voient décrits comme des caricatures de vaniteux incapables, d'autres s'illustrent par leur piété, leur sens du devoir, leur engagement ou leur courage et ce, de quelque côté de la Loi qu'ils se trouvent : s'il n'est pas difficile de voir des héros chez ce commissaire de police new-yorkais intègre, ce hacker américain amateur de culture nippone ou ce médecin australien alcoolique, on s'aperçoit que l'auteur ne cache pas non plus son admiration pour le Sarrasin, ce pieux musulman dévoué à sa tâche consistant à éradiquer le peuple américain, ou pour ce mystérieux tueur d'un motel miteux de Manhattan, dont le génie indiscutable viendra plusieurs fois perturber la pointilleuse enquête de Pilgrim. En prenant ces êtres singuliers comme les deux faces d'une même pièce, Hayes rejoint des œuvres comme Homeland ou Fauda qui invitent à condamner les actes mais pas les motivations de ces hommes et femmes que la vie a placés sur une mauvaise pente.
Redoutablement addictif.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un tempo implacable.
  • Une course contre-la-montre précédée d'enquêtes méticuleuses et d'une préparation d'attentat dont la minutie fait froid dans le dos.
  • Une plongée en apnée au cœur des services secrets.
  • Une multitude de lieux exotiques (la Place rouge, les ruines antiques de Bodrum), où le charme dissimule des ombres menaçantes.
  • Des personnages fascinants.
  • Une construction parfaitement lisible malgré les multiples retours en arrière dans l'histoire des protagonistes.
  • Quelques punchlines pertinentes.

  • Des coquilles inexcusables dans l'édition française.
  • Une traductrice qui a fait le job mais manqué quelques références culturelles importantes (la référence à Overlook devrait pointer vers Shining et pas vers un simple jeu de mots).
  • Un rythme un peu trop imposé par les happenings, très télévisuel.
  • Des remarques brutales sur les pratiques de certains peuples et États, qui peuvent déstabiliser par leur ton.
I Kill Giants
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Réédition, le mois prochain, d'un chef-d'œuvre de la bande dessinée : I Kill Giants.

Barbara est une petite fille intelligente, débrouillarde, imaginative et quelque peu cynique. À l'école, elle est cependant isolée et réputée... "tarée". En effet, Barbara n'a pas d'amis, il lui arrive de parler toute seule, et elle prétend combattre des géants.
Mais quelque chose ne tourne pas rond dans la vie de la fillette. Au point que celle-ci, pour se protéger, a dû en arriver à s'inventer des aventures fantastiques. Même la psychologue de l'école ne parvient pas à franchir la muraille dont Barbara s'est entourée. Un jour, pourtant, Barbara se lie d'amitié avec une nouvelle, Sophia. Mais toutes les deux vont devoir faire face à Taylor, une fille qui les harcèle, les menace, les vole. Une fille bien plus grande et lourde qu'elles. Un... géant en quelque sorte. Du genre de ceux que l'on combat parfois, dans la vraie vie.

Cette BD, sortie chez Image aux États-Unis, avait déjà été publiée en VF il y a quelques années chez Quadrants, filiale de Soleil. L'ouvrage sera réédité, en mai, par Hi Comics qui tient là son premier gros "hit". Du genre qui se classe facilement dans le top 10 des meilleurs comics de tous les temps.
Le scénario est signé Joe Kelly, les dessins, en niveaux de gris, sont de J.M. Ken Niimura. Les deux artistes réalisent une prestation exceptionnelle, sur un sujet lourd qu'ils parviennent à magnifier.
Voyons cela plus en détail.


Sans trop en révéler, disons que la thématique est clairement adulte et grave. Elle est cependant traitée avec finesse et tact par un Kelly qui, si on les voit un peu arriver, maîtrise parfaitement ses effets. Les personnages sont profonds, "justes" et attachants, Barbara en tête. Tous les seconds rôles sont d'ailleurs parfaitement campés, de la psy à la grande sœur, en passant par Sophia ou Taylor.
La narration, rythmée et efficace, est un exemple de savoir-faire. Quant à la métaphore, teintée de fantastique et de merveilleux, elle est d'une intelligence remarquable.
L'aspect graphique est également très réussi. Les visages sont expressifs, les scènes "coups de poing" frappent là où ça fait mal, et certaines planches sont carrément impressionnantes.

La conclusion est dure, d'une tristesse infinie, mais également belle et pleine d'optimisme. Le lecteur passe d'une émotion à l'autre, tour à tour amusé, intrigué ou ému aux larmes, et finit lessivé et fébrile. Heureux en tout cas d'avoir passé un moment magique que seul le papier peut procurer, pour peu qu'il soit enchanté par des plumes et des crayons suffisamment habiles.
I Kill Giants fait partie de ses œuvres magistrales qui, tout en étant divertissantes et d'un abord facile, parviennent à toucher à l'universalité et à vous remuer autant les tripes que les méninges.
Le tout est complété par des bonus comprenant une galerie d'illustrations et une partie "coulisses", dans laquelle les deux auteurs évoquent leur travail.

Magnifique. Bouleversant. Indispensable.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • La thématique, dure mais parfaitement traitée.
  • Les personnages, touchants et crédibles.
  • La puissance des dessins.
  • Les bonus.

  • RAS.
Defendor : seul vrai bon film de super-héros ?
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Ce que Kick-Ass promettait, Defendor vous le donne et le sublime. Il y en a même un peu plus, on vous le met quand même !

Arthur Poppington est un type un peu naïf, profondément honnête, qui a un job inintéressant. Quelqu'un de banal en somme, qui ne se fait pas remarquer. Mais le soir venu, Arthur change du tout au tout et devient Defendor.
Sa quête à lui consiste à enfin mettre la main sur le terrible Captain Industry, qu'il juge responsable du trafic de drogue et de la criminalité galopante. Pour cela, il a quelques gadgets très limités, un certain aplomb et sa folle détermination.
Seulement voilà, les rues sont peuplées de vrais criminels. Et bien involontairement, Arthur va devenir une menace pour certains caïds et autres ripoux. Accompagné d'une prostituée à qui il a porté secours et qui, dans un premier temps, tente de profiter de sa gentillesse, Defendor va prendre quelques raclées mais aussi gagner une vraie popularité auprès des habitants.
Jusqu'à ce que la justice s'en mêle. Jusqu'à ce qu'un mafieux décide de l'éliminer pour de bon.
Et dans la vraie vie, on le sait bien, les balles font infiniment plus mal que dans les comics.

Oh putain que c'est jouissif de voir un film aussi bon ! Et que c'est triste de le voir sous-exploité, tant en France qu'aux États-Unis. Très peu de salles à l'époque en Amérique du Nord et du Direct-to-Video en Europe, ça donne envie de se flinguer... surtout quand on voit le succès des adaptations actuelles, sorte de soupes tiédasses pour amateurs d'encapés décérébrés.
Enfin, bref. Alors, Defendor c'est quoi ? Ben, je serais un peu tenté de dire que c'est Kick-Ass (le film) mais avec des idées et de l'émotion. Le film est réalisé par Peter Stebbings qui signe également le scénario. Le gars est quasiment inconnu (mis à part des apparitions en tant qu'acteur dans diverses séries TV) mais sacrément doué. Le personnage d'Arthur, magnifiquement interprété par un Woody Harrelson au top, est écrit avec beaucoup de finesse et de sensibilité. L'homme, souffrant de traumatismes profonds, navigue entre névroses et une bonté maladroite qui se révèle réellement touchante. Son passé est peu à peu dévoilé, sans jamais tomber dans le larmoyant. Et même si l'aspect dramatique de l'histoire est essentiel, avec des passages particulièrement éprouvants, l'humour est bel et bien présent tout au long du film. C'est sans doute d'ailleurs la principale qualité de ce long métrage : n'être ni une comédie, ni un drame, ni un film d'action, mais posséder les qualités inhérentes à tous ces genres.


Voilà sans conteste le meilleur film de super-héros réalisé jusqu'à présent. Car il ne s'embarrasse pas de codes à la con destinés à plaire à tous - donc, souvent, à personne - et parvient en plus à évoquer un sujet réputé difficile et peu crédible avec une force et une délicatesse peu communes.
Sans pouvoirs, sans costumes à l'esthétique étudiée, Defendor traite de l'essentiel. L'abnégation, l'amour véritable, le sens du devoir, le courage... des valeurs au centre du super-héroïsme et abordées ici avec un côté brut et tranché qui sent bon l'enfance. Cette thématique est d'ailleurs constamment présente : Arthur est un enfant abandonné, Kat est une enfant à qui l'on a volé son innocence, même le meilleur ami d'Arthur veille sur lui à cause d'un enfant qu'il a sauvé. La réflexion sociale, voire politique, n'est pas en reste puisque la mission la plus "facile" de Defendor sera aussi celle qui lui vaudra le plus d'ennuis avec les représentants de la loi et qui l'empêchera, pour un temps, d'être lui-même. Ce qui permettra également quelques interrogations fondamentales que même la psychologue mandatée par la justice ne pourra résoudre.

Au final, à l'aide de bouts de scotch, d'abeilles et de billes (véridique !), Defendor aura plus fait contre les criminels que beaucoup de "véritables" justiciers. Surtout, il aura agi sans filet et dans notre dimension. Se faisant, il rend hommage non aux demi-dieux bardés de pouvoirs, mais bien aux individus qui, à leur échelle, tentent de s'élever contre l'injustice et l'ignominie.
Naïf ? Peut-être...
Beau ? Assurément !

Un vrai bon film, émouvant et drôle, se permettant le luxe de n'être ni trop démonstratif ni trop bien pensant. L'un des rares longs-métrages, avec l'adaptation de Watchmen, à traiter de la thématique des encapés sans se plier à des recettes fadasses et ennuyeuses. 
Du divertissement intelligent. Une pépite rare.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un mélange parfait d'humour, d'action et d'émotion.
  • Un casting excellent.
  • La thématique super-héroïque traitée de manière réaliste.
  • Profond et divertissant.
  • Les nombreux niveaux de lecture et d'interprétation. 

  • RAS en ce qui concerne le film en lui-même, par contre il faut signaler sa sous-exploitation scandaleuse au regard de sa qualité. Mais bon, quand on est habitué à boire de la pisse, c'est vrai que le lait à la fraise, ça doit déstabiliser. 
Animation et dédicaces spécial Lovecraft
Par

Un petit mot pour vous parler du prochain évènement organisé par la librairie Hisler à Thionville (Moselle), le samedi 21 avril (de 14h à 18h).
La thématique tournera autour de Lovecraft et du mythe de Cthulhu. J'aurai le plaisir d'être présent et de dédicacer le recueil de nouvelles Sur les traces de Lovecraft (dans lequel je signe Retour au Wewelsburg), ainsi que Le Sang des Héros et The Gutter. Je serai en compagnie de Christophe Thill, auteur du Guide Lovecraft, et du collectif Phylactères (L'Innommable Illustré).
Des jeux et animations, placés sous le signe des Grands Anciens, sont prévus !
Si vous voulez frissonner, vous amuser, dénicher quelques bons bouquins ou simplement nous faire un petit coucou, n'hésitez pas à passer.
Et n'oubliez pas... Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn !



La photographe
Par
Clic-clac, dans la boite. Une fleur de cerisier, une ruelle méconnue au charme nostalgique dissimulée entre deux immeubles, des reflets sur l’eau, des demeures d’écrivains célèbres... La voleuse d’images, Ayumi Yumeji, capture les instants qui se présentent à elle grâce à son appareil argentique soviétique, un Kiev. Passionnée par son nouveau loisir, la photographe débutante — élève au club du lycée — sillonne Tokyo dans ces recoins les plus insolites et intimes, se perfectionnant par la même occasion.

Ce manga singulier de Kenichi Kiriki se découpe en très courts chapitres, d’environ quatre pages, dédiés à un parcours au cœur de la mégalopole. Un gros plan sur l’héroïne introduit chaque récit. L’ensemble se conclut parfois sur quelques remarques autour du thème traité (le marché des raquettes hagoita...), ou du quartier visité avec une carte des endroits intéressants, dont des demeures d’écrivains célèbres, tels que Roka Tokutoni [1] ou Higuchi Ichiyô [2]. La lycéenne déambule souvent seule pour fixer anecdote, tranche de vie et tradition, entrecoupée de quelques réflexions sur le temps qui passe, les lieux qui se métamorphosent (la construction du Tokyo Skytree [3]). La flânerie aborde tous les aspects de la ville complexe qu’est Tokyo. L’amour de la capitale y transparait : les trajets résultent des rencontres et des promenades que l’auteur lui-même a faites.
L’évolution d’Ayumi et ses proches apparait par petites touches. Ainsi, Tamaki, son camarade de club, adore photographier des trains, une sortie est prétexte à l’achat d’un appareil bi-objectif... À partir du second volume, un concours se profile et quelques explorations ont lieu en dehors de la capitale (Takarazuka et son passé d’avant-garde photographique, le musée Tezuka). Au sein de cette tranquillité se trouve un étonnant chapitre dans lequel une jeune fille, Madoka, chute. Un homme vient sans gène immortaliser, avec son boitier, sa culotte...

Publié au Japon depuis 2012, puis en France, grâce à Komikku en 2015, La photographe est un manga en trois volumes, toujours en cours de parution. En grand format, sans jaquette, il conserve le sens de lecture japonais. Cette bande dessinée se place à la croisée d’un journal de bord, un guide touriste et un carnet de voyage. La préface des traducteurs éclaire sur les particularités de Tokyo, la manière toute japonaise de visiter et d’aborder les lieux. Le manga contient des pages de notes, vierges, pour les lecteurs qui aimeraient à leur tour y consigner leurs explorations. De temps en temps, des conseils et considérations sur la technique de la prise de vue interrogent sur notre rapport à l’image. Qu’est-ce qu’une photo réussie ? Le prix qu’on met dans l’appareil ? L’angle, la chambre noire ? La jeune Ayumi avoue que : « le travail sous l’agrandisseur est comme la création d’un tableau à la main. » Les boitiers argentiques et numériques sont présentés succinctement avec leurs qualités et défauts respectifs, et ce que l’on peut attendre de chacun. Des questions intéressantes sur l’art et la perception ouvrent la voie à une réflexion plus profonde sur l’utilité de la retranscription fidèle de la réalité, thème abordé par Walter Benjamin dans son essai  L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique au début du XXe siècle, toujours d'actualité.

Hélas, une impression de survol des sujets, des lieux, de la contemplation dû à de trop courts chapitres empêche une immersion complète. Par moment, le ton dégouline un peu trop de bons sentiments. Les récits apparaissent inégaux. La traduction agréable n’omet pas quelques menues imprécisions [4].

L'un des points forts demeure le graphisme semi-réaliste de Kenichi Kiriki qui dégage beaucoup de douceur, évoquant les premières séquences du manga Mai, the psychic girl, illustré par Ryoichi Ikegami. Les personnages ont un trait marqué, désuet. Les décors sont fins et détaillés. Des trames apportent textures et matières. Très japonais, de multiples motifs poétiques, romantiques et mélancoliques de feuilles, pétales et papillons, emplissent l’atmosphère. L’auteur n’emploie pas d’ombres fortes. Les dessins débordent des cadres, engloutissant les marges.

La photographe est un charmant manga à classer entre les ouvrages de Florent Chavouet, de Nicolas Bouvier et les déambulations de Jirô Taniguchi. Une ode à la découverte, tout en douceur et tranquillité, et une romance discrète. Un livre tout public pour les amoureux et les curieux d’un Tokyo différent de l’idée que l'on se fait de la mégalopole tentaculaire.

[1] Roka Tokutoni est le nom de plume de Kenjirō Tokutomi, un écrivain japonais des ères Meiji et Taishô, influencé par Léon Tolstoï.
[2] Higuchi Ichiyô est le nom de plume de l’écrivain japonais Higuchi Natsu, décédée à l’âge de 24 ans, et qui laissa quelques récits sur les conditions de vie difficiles des femmes nippones.
[3] Tokyo Skytree : tour de radiodiffusion, située dans l’arrondissement Sumida de Tokyo, inaugurée en 2012. Elle mesure 634 mètres ; c’est la deuxième plus haute structure autoportante du monde. Gris-bleu, elle renvoie au tapis la célèbre tour rouge et blanche de Tokyo avec ces 332,6 mètres de haut.
[4] Par exemple, Edogawa Ranpo a-t-il déménagé 46 ou 48 fois (chap 9, vol 01) ?

+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Des dessins très agréables, dans une édition grand format.
  • La photographie et les réflexions qu'elle engendre.
  • Un tas de petites informations pour découvrir Tokyo.

  • Du pinaillages sur des détails : la culotte, les petites imprécisions...
  • Récits au déroulement trop rapide.