La Nuit des Cannibales
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Sorti il y a six mois chez Pygmalion, La Nuit des Cannibales surprend par son sujet et charme par son style.

Tout d'abord, ne vous laissez pas abuser par le titre, il n'est pas question, dans ce récit, d'individus qui dégustent leurs semblables. C'est bien plus excitant que ça.
Tout commence lorsque Maxime, 43 ans, homme d'affaire ayant plutôt bien réussi sa vie, se réveille un matin dans le corps d'un adolescent, chez de parfaits inconnus. Le premier choc passé, Max découvre qu'il pue des pieds sévère et que le corps de son nouveau petit frère est également habité par un adulte qui ne devrait pas s'y trouver.
En attendant de comprendre ce qu'il se passe, Max doit parer au plus pressé, composer avec ses parents, aller en cours, se comporter comme le ferait Aubert, ce jeune garçon dont il ne sait rien. Si l'école semblait amener son lot de difficultés, Max va vite se rendre compte qu'il peut y avoir bien pire. Comme un type qui essaie de le tuer par exemple...

Bien que la thématique du changement de corps ne soit pas vraiment nouvelle, Gabriel Katz parvient ici à l'employer d'une manière originale et ludique. L'on découvre en effet peu à peu les raisons de ce changement de corps et même toute une faune (voire une mythologie) cachée. Difficile d'en dire plus sur l'intrigue si l'on ne veut pas trop dévoiler ses éléments les plus étonnants.
Le style de l'auteur est, quant à lui, terriblement efficace. Katz parvient à rendre ce récit à la première personne aussi drôle que tendu. Les situations décalées, les références, le cynisme du personnage principal, tout cela contribue à donner à l'ensemble une certaine légèreté alors que le danger est constant et que les cadavres ne vont pas tarder à s'amonceler.

L'auteur, ayant déjà à son actif quelques sagas de fantasy et travaillant également comme plume de substitution (ou "nègre" pour utiliser un terme plus commun), est particulièrement habile. Non seulement l'on plonge immédiatement dans cette histoire dont le rythme ne faiblira à aucun moment, mais les effets parfaitement dosés permettent également de balloter le lecteur entre jubilation et stress, dans une atmosphère atypique de thriller caustique et fantastique.
Certains diront que le style est "simple", sans savoir qu'il n'est pas si aisé, en réalité, de donner cette impression de naturel et de décontraction. D'ailleurs certaines figures de style, discrètes, n'en sont pas moins employées à bon escient, donnant une réelle élégance ou un second degré à des scènes parfois triviales.
Bref, l'on tourne les pages en frissonnant de plaisir et d'excitation, ce qui est (très) bon signe.

Un roman original, bien écrit et drôle.
Vivement conseillé.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Parfaitement construit.
  • Un style fluide et agréable.
  • L'humour.
  • L'originalité.

  • Comme souvent, le prix de la version Kindle, bien trop élevé.
La Fête de la BD à Bruxelles
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La célèbre capitale européenne, belge et autoproclamée de la BD (franco-belge) sans événement digne de ce nom ? Une énième histoire surréaliste au pays des gaufres et des frites... car la ville d’Angoulême propose depuis plus de 30 ans l’un des plus gros festivals de bandes dessinées, en constante évolution, comics et mangas désormais reconnus et inclus.

Ça fait seulement 8 ans que Bruxelles cherche, essaye et teste la mise en place d’un événement pérenne et fédérateur. Du 1er au 3 septembre 2017, sous le soleil, le rassemblement des amateurs de phylactères s’est tenu entre le Parc Royal et le Palais des Beaux arts. Dépoussiéré par Thierry Tinlot [1], les visiteurs se trouvaient gâtés : expositions, conférences, ventes de planches originales et de vieux albums, dédicaces, rallye Tintin, défilés de ballons géants... Célébrant les 60 ans de Gaston Lagaffe, ainsi que les 40 ans de Thorgal, La Fête de la BD a accueilli en son sein le Festival Spirou, quelques films en avant-première et même 19 petites représentations culturelles étrangères venues d'Europe, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique. Comme toutes les manifestations avec un minimum d’ambition, un palmarès a été créé ! La première remise des 7 prix « Atomium » [2] s’est déroulée sous l’égide de Jean-David Morvan, scénariste de bande dessinée.

Kim Jung Gi
Grande nouveauté : différentes salles du Palais des Beaux-Arts (ou Bozar pour les intimes) furent mises à contribution. Elles contenaient des expositions d’originaux (Thorgal, Titeuf) et de sorties numériques, une scénographie autour d’Un monde de Méroll et un retour sur Gaston Lagaffe. Elles proposaient aussi des projections d’adaptations de BD (le téléfilm Un ciel radieux, Polina — Danser sa vie, des épisodes de la série animée TV Les Sisters), des concerts, des conférences, un regroupement de divers libraires dénommé « marché de la BD », quelques stands d’éditeurs et même un coin canapé avec Jean David Morvan. Kim Jung Gi a assuré deux performances, l’une samedi et la seconde, dimanche. Grzegorz Rosiński, le dessinateur des aventures de Thorgal, a démontré son talent devant le public.

La voiture de Gaston Lagaffe
Quatre grands chapiteaux se situaient dans le Parc royal dans lequel des cosplayers arpentaient les allées. Les tentes contenaient des éditeurs (des usines comme Glénat aux petites maisons telles les qualitatifs Mosquito, Frémok, La Cinquième Couche, Les Requins Marteaux...), ainsi que des délégations de divers pays. S’y ajoutaient un mélange de séances de dédicaces, quelques fanzines, un coin manga, un stand Star Wars, les éternels produits dérivés... Disposée sur des piliers, une exposition consacrée à Kazuo Kamimura (Lady Snowblood, Maria…), déjà vue à Angoulême en janvier dernier, et qui n’était en réalité qu’une collection de fac-similés.
Au centre-ville s’est déroulée la Balloon Day Parade, défilé de Bibendums volant : Gaston Lagaffe, Boule, L’élève Ducobu, Tintin, Spirou, Lucky Luke et tant d’autres. Aux alentours, à Lier, Verviers, Jumet et Anderlecht, ont eu lieu 4 départs du Rallye BD du Journal Tintin dans lesquels le Journal de Spirou a été convié. Près d’une centaine de véhicules de collection a participé à l’événement.

Plusieurs points forts : la gratuité du festival, le choix des dates en fin de période estivale, l’absence de contrôle, de quoi se loger pas trop cher en ville (bien desservie par les transports en commun), et la présence de nombreux points de restauration. En dehors du festival, des librairies du coin, le MOOF et d'autres lieux, proposaient plusieurs réjouissances.

Les organisateurs de La Fête de la BD ont tout de même besoin de réfléchir à une utilisation plus astucieuse des espaces. Mettre un accrochage (de fac-similé, un comble !) de Kamimura au milieu d’un chapiteau n’est pas le plus judicieux. Par contre, ajouter une tente pour regrouper tous les marchands d’albums d’occasion qui squattaient le Palais des Beaux arts permettrait à ce dernier de se recentrer sur les conférences, les projections et les expositions plus consistantes composées uniquement d'originaux.

La Fête de la BD apportera-t-elle une alternative estivale à Angoulême ? La capitale belge propose déjà via ses musées, façades peintes, boutiques, un argument touristique. Le festival, fort de tout l’à-côté, devrait arriver à se tailler, pour peu qu’il s'en donne la peine, une place, à part et importante, dans le monde des événements culturels.



[1] Entre autres, ancien rédacteur en chef des magazines Spirou et Fluide Glacial.
[2] Monument bruxellois construit à l'occasion de l'Exposition universelle de 1958 et représentant un atome de fer agrandi 165 milliards de fois.
Otomo 02 et Atom 03
Par
Se détachant du commun des magazines dédiés aux mangas et à la culture nippone — de par leurs choix éditoriaux et esthétiques et leur périodicité restreinte — Otomo et Atom tracent leur chemin.
La seconde livraison d’Otomo contient pas mal de pages sur deux symboles de la pop culture japonaise, Godzilla et les robots géants, et consacre des articles à des artistes, des films, des animes, sans grande prise de risque pour le public.
Atom affiche toujours autant d’entretiens de dessinateurs et de scénaristes qui ont frappé nos imaginaires : Buichi Terazawa et ses pépées, les beaux jeunes hommes et les femmes fatales de Ryôichi Ikegami, en passant par l’amateur de callipyges, Akihito Tomi, l’esthète Suehiro Maruo...

Otomo 02

Affichant clairement sur sa couverture la mention de sa sortie annuelle [1], la seconde livraison d’Otomo propose toujours une tambouille à base de "ramen, kaijū et pop culture". La maquette sous ses airs faussement rétro conserve le même format. Le magazine s’empare de quelques sujets récents (le long métrage Your Name — gros succès dans les salles nippones —, la ressortie de L’empire des sens sur les écrans français…), poursuit son exposé sur les kaijū autour de la figure de Shin Godzilla et entame le vaste univers des robots géants, entre extravagances et réalisme relatif. Un papier qui s’intéresse aux compagnies développant des machines de combat à vocation, pour l’instant, ludique, montre l’aspect concret de ces créatures d’acier. Fantômes, shunga, l’improbable icône des années 90 Segata Sanshiro et la J-Pop apportent un peu de culture. Point de ramens, mais la recette des yaki gyoza. Les valeurs sures Satoshi Kon, Kazuo Kamimura, Seijin Suzuki et Umezu complètent le sommaire. La série TV diffusée sur Netflix Midnight diner : Tokyo stories se trouve carrément survolée… Des articles plus ou moins inspirés, sourcés et bien écrits (quelques répétitions, fautes diverses, abus de superlatifs…). La joie de découvrir une citation de Gaston Bachelard issue de son opus sur L’eau et les rêves. Des plumes que l’on reconnait pour les avoir aperçues dans d’autres magazines, revues et sites web. Des images sans crédits ni légendes, laissant sur le côté les non japanophones [2].
Malgré ses défauts, Otomo, petite revue à la ligne éditoriale limpide, saura satisfaire les exigences de ses lecteurs : des valeurs sures, fédératrices, divertissantes avec un minimum d’érudition.
Rendez-vous l’an prochain.


Atom 03 - où sont les héros ?

Atom accueille en son sein des entretiens d’artistes occidentaux dont les œuvres sont de dignes descendantes de la culture manga et anime qui s’épanouirent au début des années 90 : Lastman et Bartkira. Questionnant la notion d’héritage, d’hommage et de parodie, elles ouvrent de nouveaux horizons à la BD.
Protagoniste désabusé, yakuza romantique, séducteur de l’espace…, figures masculines intemporelles fédérant toujours les lecteurs et les lectrices sont regroupées grâce à une série d’entretiens : Buichi Terazawa, Ryôichi Ikegami, Kengo Hanazawa ainsi que le rédacteur en chef de la revue Manga Action et l’un des scénaristes de Jirô Taniguchi. Horreur et érotisme soft ne sont pas non plus oubliés. Passionnant à parcourir, Atom corrige l’un des défauts pointés dans un précédent article en offrant des chroniques moins jargonantes et plus descriptives quant au contenu de l’œuvre. On y retrouve avec délice la plume de Xavier Guilbert, une quasi-absence de fautes dans les textes et des questions pertinentes amenant parfois des réponses surprenantes, mais instructives. Pour le reste, rien ne change : maquette sobre et claire, des images pleines pages, papier agréable au toucher et un prix des plus corrects.
Pour ce troisième volet, Atom confirme ses qualités. La culture manga ? Oui, mais étendue !


[1] L’impatience, les défauts du premier opus laissaient craindre un abandon de cette revue et m’ont fait annoncer une mort prématurée, mais il n’en est rien.
[2] Par exemple, concernant les planches anatomiques des kaijū.  
Game of Thrones saison 7 : suspension d’incrédulité et vraisemblance
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[1]
La septième saison de Game of Thrones vient de se terminer (en France également, puisqu’elle a été diffusée sur OCS) et, bien que le récit réserve encore moments épiques et révélations, les scénaristes peinent de plus en plus à conserver la maîtrise d’une narration qui a même causé une polémique… spatio-temporelle.
Voyons tout cela en détail. Attention, l’article revenant sur la dernière saison, il contient forcément des spoilers (même s’ils seront atténués le plus possible).

Tout d’abord, il faut préciser que les scénaristes ne disposent plus du support des romans de George R.R. Martin, ce dernier accumulant les reports quant à la sortie des tomes 6 et (a fortiori) 7 de la saga (qui pourrait même en contenir huit, rien n’est encore sûr). Ils n’ont donc que les grandes lignes, dévoilées par l’auteur, et ne doivent plus simplement adapter le matériel de base mais le créer. Forcément, c’est plus compliqué, ce qui peut en partie expliquer les nombreuses maladresses relevées dans cette saison.

Le problème principal provient de la manière, nouvelle et très étrange, de gérer les distances du point de vue de la narration. Et pour bien comprendre de quoi il retourne, il faut en passer par les concepts de suspension d’incrédulité et de fantastique.
Suite à un intéressant article de Jacob Brogan, traduit et relayé par Slate, un internaute a eu une réaction curieuse, pourtant plébiscitée par toute une meute de hyènes moqueuses. En gros, il prétendait que dans un monde où il y a des dragons, des marcheurs blancs, de la magie, etc., il était ridicule de se préoccuper des distances parcourues par les personnages. Il ajoute un smiley qui pleure de rire et est aussitôt conforté dans son idiotie par des centaines de benêts, ricanant comme lui de ce qu’ils ne comprennent pas. Ah, la magie des réseaux sociaux…

En réalité, le fait qu’une fiction présente des éléments fantastiques ne permet absolument pas à l’auteur de verser dans l’invraisemblance. Parce qu’un monde fictif, même fantastique, obéit à des règles et se doit de conserver une cohérence interne.
Lorsque, par exemple, dans The Walking Dead, l’auteur vous demande de croire que les zombies existent, c’est là qu’intervient la suspension d’incrédulité. Il s’agit d’un pacte tacite entre lecteur (ou spectateur) et auteur. L’un fait semblant d’y croire, pour faciliter l’immersion, l’autre s’engage à rester vraisemblable et cohérent par rapport aux règles qu’il expose. C’est exactement pareil pour la magie dans Harry Potter ou la Force dans Star Wars. Les auteurs disent « dans ce monde-là, cet élément surnaturel existe ». Cela ne veut pas dire que ces mêmes auteurs ont le droit de tout faire ou peuvent se permettre de ne plus se préoccuper de règles de base, comme le déplacement des personnages.

Si l’on prend La Tour Sombre (les romans, pas la merde sortie récemment au cinéma), c’est un univers où des tas d’éléments « fantastiques » coexistent : mondes parallèles, magie, robots, pouvoirs psychiques, vampires… pourtant, quand Roland poursuit l’Homme Sombre à travers le désert dans le premier tome, il met des jours pour traverser cette région désolée. Tout bonnement parce qu’aucun des éléments surnaturels présentés ne justifierait l’accélération de son déplacement.
Dans un polar, un personnage qui part de Brest en vélo ne peut pas arriver vingt minutes après à Strasbourg. C’est exactement la même chose dans un univers SF ou fantastique, sauf si l’auteur trouve un moyen de justifier cette durée absurde.

Revenons précisément sur GoT. Il y a des problèmes tout au long de la saison. Par exemple les corbeaux qui semblent tout à coup avoir un réacteur au cul (c’est aussi rapide qu’un e-mail ces bestioles-là !). Mais le pire intervient au moment où Jon et ses compagnons sont attaqués par l’armée des morts, bien au-delà du Mur.
On ne sait pas pendant combien de temps exactement ils sont encerclés, ils passent une nuit sur place apparemment, donc, au maximum, l’action se déroule en 24 heures (estimation déjà bien large). Pendant ce laps de temps, Gendry fait tout le parcours en sens inverse, au pas de course, jusqu’au Mur. Ils envoient ensuite un corbeau (nouvelle génération, le modèle « sport ») pour prévenir la blondasse qui trace depuis Peyredragon pour arriver juste à temps.
Heu… ça fait beaucoup quand même. Westeros, ce n’est pas une île ou un pays, c’est un continent. Un continent très étalé sur un axe nord-sud en plus. Et la maman des cracheurs de feu parcourt carrément la moitié du continent, minimum, pour arriver à la rescousse.

Je vais me faire l’avocat du diable, d’autant que l’on n’a pas vraiment d’échelle précise, même sur les cartes officielles. Admettons que ce soit possible. Gendry tape le marathon de sa vie, en 4 ou 5 heures, le pigeon (le rapide de la bande) file direct jusqu’à la greluche (ça se voit que je préfère Cersei ou pas ?) en 12 heures, et la cavalerie se pointe en 7 ou 8 heures.
Ça pourrait passer, mais ça ne passe pas du tout en réalité, pour deux raisons.
D’une part, ce n’est pas aux spectateurs à faire ce genre de calcul pour tenter de prouver que « c’est jouable ». Ce sont les scénaristes qui doivent rendre la vérification inutile (si l’histoire est bien racontée, on ne cherchera pas à prouver qu’il y a une incohérence, mais l’on ne doit pas avoir besoin non plus de faire un calcul pour se prouver que c’est « possible »).
D’autre part, même si ces déplacements sont « possibles » (en étant quand même très gentil au niveau des estimations), ils ne sont pas « bons » parce qu’ils sont très mal mis en scène.

C’est en effet la narration qui ne va pas du tout dans cette saison, et non juste un décompte mathématique des kilomètres. Les scénaristes et les réalisateurs ne parviennent pas du tout à seulement donner l’impression de temps, de distance, alors que l’on sait, depuis de nombreuses saisons, que l’on est sur un très vaste territoire.
Pourtant, des tonnes de possibilité s’offraient à eux. Citons-en seulement quelques-unes :
– le simple « panneau » de texte indiquant qu’il s’est passé quelques heures, jours, etc. Pas forcément le moyen le plus élégant, m’enfin, ça se fait quand même beaucoup ;
– l’utilisation d’un plan visuel. Par exemple, le soleil qui se couche et se lève. Des nuages qui filent à toute vitesse dans le ciel pour montrer l’ellipse temporelle. C’est déjà un peu plus travaillé ;
– mais, surtout, quand on dispose d’un machin comme la corneille à trois yeux, qui voit le passé et le présent, il y a quand même moyen de prévoir le coup en lui faisant voir un peu l'avenir, ce qui permet de prévenir Daenerys avant que les faits se produisent, et lui donne donc largement le temps de parcourir cette saleté de demi-continent !

Même si c’est bien la gestion catastrophique et totalement aléatoire des distances qui gêne le plus, les autres incohérences sont très nombreuses (on voit que Martin n’est plus là pour poser les jalons).
Allez, quelques exemples :
– pourquoi diable tonton Benjen choisit-il de se sacrifier ? « On n’a pas le temps » dit-il, ah ben, c’est vrai que monter sur un putain de canasson, ça prendrait bien une seconde ou deux, il a raison, il vaut mieux crever sur place. Évidemment, il s’agit juste ici d’une maladresse narrative. Les scénaristes veulent une scène dramatique avec le tonton qui se fait boulotter, le problème, c’est que la scène n’est pas bien construite. En l’état, elle est juste débile ;
–  le retournement de situation concernant le trio Sansa/Arya/Littlefinger est un exemple parfait de ratage. Il existe normalement deux manières de procéder. Soit la construction dévoile des éléments, même légers, du retournement de situation (pour le justifier), soit la justification vient après le dénouement, par le biais d’explications données par les personnages. Là, il n’y a rien. C’est une maladresse qui ne passerait, dans un roman, chez aucun éditeur sérieux. Bon, apparemment, il existerait une scène coupée qui justifierait le binz… ça nous fait une belle jambe. Depuis quand peut-on justifier les évènements d’un récit par ce qui est écrit mais que l’on ne dévoile pas ? Bref, une couillonnade de plus ;
– le Mur, ce n’est pas seulement un très haut machin, c’est aussi un mur magique. C’est d’ailleurs rappelé à plusieurs reprises. Comment le mort (rapporté comme « preuve » aux Lannister) a-t-il pu le franchir ? Alors, je sais, des tas de gens vont avoir des théories, « la magie a été annulée », « elle n’existait pas vraiment », très bien, mais on s’en fout, ce n’est pas à nous de trouver des justifications. Elles sont absentes dans le récit : c’est une faute.

Devant cette accumulation de conneries (c’est malheureusement le terme adéquat), les auteurs ont tenté de se justifier. Accrochez-vous, ça vaut le coup. Pour Alan Taylor, réalisateur de l’épisode 6, la vitesse à laquelle vole le corbeau (ce qui n’est vraiment pas le point le plus gênant, en tout cas pas le seul) est une « impossibilité plausible ». Il dit préférer cela à des « impossibles plausibilités » et reconnait qu’ils ont (lui, les autres réalisateurs et les scénaristes) « mis le vraisemblable à rude épreuve », il espère cependant que le « dynamisme de l’histoire repose sur d’autres choses » (cf. l'article de Variety, en VO).
Ben non.
Tout faux.
Tout d’abord, le charabia sur l’impossibilité plausible, mis à part le joli oxymore, ne veut rien dire. L’impossible n’est, par nature, pas plausible. On ne voit d’ailleurs pas la différence avec son inverse (l’impossible plausibilité). Le mec a bien baladé les journalistes sur le coup.
La plausibilité n’est pas négociable dans un récit. Même avec des dragons. S’il n’y a plus de vraisemblance, la suspension d’incrédulité ne peut plus être maintenue, et c’est la fin de l’histoire.
La déclaration la plus incroyable reste cependant la comparaison entre la vraisemblance et le dynamisme du récit, comme si l’un pouvait rattraper l’autre. Ahurissant qu’un conteur (qu’il soit réalisateur, scénariste, romancier…) puisse à ce point ne rien comprendre aux bases narratives (ou faire semblant de n’en rien connaître). Car, à l’évidence, s’il n’y a plus de vraisemblance, bien peu importe le rythme, les effets ou les coups de théâtre. C’est la vraisemblance qui permet de maintenir le lien entre auteur et spectateur/lecteur, elle aussi qui permet de donner de la profondeur au récit, de l’émotion aux scènes, de l’épaisseur aux personnages. Sans elle, pas la peine de s'emmerder, il n'y a rien. Si l'on n'y croit pas, si l'on sort de l'histoire, c'est mort.
La vraisemblance, pour un auteur, est la première des fondations essentielles à maintenir coûte que coûte.

Prenons une métaphore aéronautique, peut-être plus parlante. Pour un pilote, ce qui prime avant tout, c'est de maintenir son appareil dans le « domaine de vol ». Ce domaine de vol, ce sont les limites aéronautiques de l'engin, ce qui fait qu'il ne s'écrase pas au sol comme une merde. C'est la priorité absolue, évidemment. Sauf dans de rares cas particuliers, personne ne décroche volontairement, ou ne se met en vrille volontairement, ou ne provoque volontairement une forte augmentation du facteur de charge, etc. 
Autrement dit, dans une situation difficile, on fait voler le bordel, le reste, on verra plus tard. Aucun pilote ne va faire passer le fait de maintenir son avion en l'air après le confort des passagers ou le respect d'un plan de vol. 
La vraisemblance, c'est le domaine de vol. Si elle disparait, c'est terminé, on peut injecter des tas de conneries, faire un service express aux passagers, avec distribution de café et de whisky, allumer des loupiotes, passer un message radio, ça ne servira à rien, l'histoire, comme l'avion, vont s'écraser.   
Dans le cas de l'avion, personne ne va se marrer. Dans le cas d'une fiction, les gens qui rendent compte de ces dangereuses sorties du domaine de vol vont se faire railler par des abrutis qui ne comprennent rien à la portance ou la trainée d'un récit [2]

Pas question pour autant de dire que cette saison 7 était totalement ratée, il y a eu de bonnes choses. Et, pour être franc, il y a déjà eu des incohérences dans les saisons précédentes (ce connard de Tommen, qui laisse des illuminés emprisonner sa mère et sa femme… il ferait presque regretter le petit Joffrey). Mais ces sept épisodes ont vraiment accumulés les bourdes et les ellipses ratées.
Une manière finalement de rappeler que ce récit, A song of Ice and Fire, ne se trouve réellement que dans les romans de Martin. Le reste n’est qu’un ersatz, parfois habile, parfois beaucoup moins.



[1] Affiche non officielle, créée par un fan talentueux, cf son site.
[2] Attention, lorsque je parle d'abrutis ou de hyènes, je ne désigne pas les gens qui ne connaissent pas les principes techniques régissant la narration d'une histoire, des tas de gens ignorent tout de cela, et c'est parfaitement normal. Ce qui m'insupporte, ce sont les cons qui ne connaissent rien à un domaine mais parviennent tout de même à se foutre de la gueule de ceux qui, en toute connaissance de cause (comme ce brave Brogan), en font une critique argumentée et pertinente.


Articles en rapport :

Providence 3 : l'Indicible
Par
Avec ce tome, Alan Moore clôt son cycle consacré à la réécriture de l'œuvre de Lovecraft (et consorts, car il en aura eu des continuateurs, le pauvre qui n'a connu la gloire que posthume) en bouclant la boucle avec Neonomicon : ainsi, le périple de Robert Black dans la Nouvelle-Angleterre de l'Entre-Deux-Guerres trouve une résonance attendue mais stupéfiante avec l'enquête contemporaine du FBI sur des meurtres en série commis par des déséquilibrés sans (apparemment) aucun lien entre eux.

Pour ceux qui prendraient les chroniques sur Providence en cours de route, voici un petit topo sur les épisodes précédents, avec des articles rédigés par Neault et moi-même :


  1. Côté cour / Neonomicon : un agent du FBI est chargé de trouver un lien entre plusieurs meurtres d'apparence rituelle et remonte jusqu'à un réseau de trafic d'une drogue inconnue ; ses collègues poursuivent ensuite son enquête jusqu'à un établissement vendant du matériel pornographique.
  2. Providence tome 1 : Un journaliste new-yorkais désœuvré, Robert Black, décide de rédiger un traité sur les traditions cultuelles de la Nouvelle-Angleterre et explore la région de Providence, y découvrant des personnages étranges et une congrégation ancienne ainsi qu'un livre antique au centre de tout.
  3. Providence tome 2 : Après avoir consulté le livre qu'il convoitait, Robert Black continue à dévoiler l'influence de la mystérieuse Stella Sapiente et rencontre quelques auteurs qu'il admire, dont un certain écrivain prometteur, Lovecraft lui-même !

Les précédentes chroniques ont souligné l'importance de l'écriture d'Alan Moore, savante, maligne, cherchant constamment à surprendre, intriguer, dérouter et stimuler l'intellect du lecteur : le Massachussets, en 1919, donne cette subtile impression de glisser hors du temps dont la perception même joue des tours au pauvre Robert Black, pivot du récit malgré lui, acteur dans une tragédie post-biblique dont il n'a qu'une vague conscience des rôles (avec cette agaçante manie de nier l'évidence des faits qu'il a vécus, des expériences dont il a été témoin). C'est là que son carnet de pensées devient capital : ce qui a longtemps semblé une redite confuse et maladroite (quoique à la première personne) des pages dessinées s'avère la clef de compréhension des intrigues menant Black vers l'accomplissement de son destin. Le lecteur, s'il demeure attentif et méticuleux, aura sans doute besoin de revenir en arrière afin de corroborer certains faits, d'illuminer ce faisant les échos d'histoires qui se télescopent et se synchronisent : cela s'avère moins ennuyeux que bizarrement jouissif, et on se surprend à tenter de décrypter certaines cases afin d'y trouver des indices nous faisant rechercher un nom, un lieu, une date.

Avec l'Indicible, Moore donne à son malheureux héros une place qu'il ne convoitait sans doute pas et qu'il se refusera à embrasser le moment venu, enfin conscient du poids des responsabilités et de son impact sur le monde qui se meurt autour de lui. Mais c'est avant tout un second rôle qui se voit magnifié : Howard Lovecraft lui-même va également endosser un destin inconcevable, complémentaire et parallèle de celui du journaliste, essentiel dans les manœuvres insensées des fondateurs de la Stella Sapiente. Lequel sera le Héraut annoncé, lequel le Rédempteur ? A moins que ce ne soit encore un autre, à venir celui-là ? 
Si le temps se fluidifiait dans les précédents épisodes, c'est la réalité elle-même qui se dissout dans celui-ci, une réalité fluctuante qui se voit assiégée par les êtres et les choses tapis dans l'ombre, blottis à la frontière de nos cauchemars. Rien ne sera jamais plus comme avant, qu'on se le dise, mais il faut avant la conclusion étonnamment épique assister aux répercussions de chacun des faits auxquels on a assisté. Ainsi, dans un chapitre accélérant follement, le lecteur découvrira ce qui s'est poursuivi jusqu'à nos jours par le biais d'événements et de personnages-clefs (pour lesquels une certaine connaissance des arcanes de la littérature fantastique est recommandée), jusqu'au bouclage de l'enquête de FBI par Carl Perlman lui-même, le supérieur des agents précédemment envoyés en mission, et récipiendaire du testament de Black qui, à ce titre, fait délicieusement penser au journal de Rorschach concluant la fin de Watchmen, témoignage d'un passé équivoque et évangile de jours terribles.

Éclairant savamment le travail de l'auteur de Dagon, créateur du Mythe de Cthulhu, Alan Moore réussit une œuvre majeure qui réinterprète les codes du genre et perturbe notre sens du réel à la manière d'un Philip K. Dick


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une écriture stimulante et riche.
  • Des séquences éclairantes faisant le lien avec les précédents tomes.
  • Des illustrations parfaitement en accord avec le récit, jouant constamment sur les symboles, les points de vue et la symétrie.
  • Un récit qui parvient à boucler la boucle avec Neonomicon.

  • Parfois ardu dans son déroulement, faisant souvent appel à la mémoire du lecteur.
  • Beaucoup de personnages évoqués que le lecteur ne connaît pas forcément.