Je suis Pilgrim
Par


Je suis Pilgrim mérite bien les louanges qui l'ont accompagné depuis sa sortie et devrait donner lieu à une adaptation cinématographique assez incroyable, surtout si James Gray est aux manettes. 

Évidemment, tout n'est pas parfait : le style manque de tenue et se repose sur l'efficacité avant tout, ainsi que la pertinence des remarques, l'acuité des détails et la variété inouïe des décors. C'est un peu comme si on avait Homeland traité à la manière d'un Jason Bourne - mais sans les pugilats - et avec l'âpreté et la frénésie d'un 24h chrono. Ces références ne sont pas anodines car l'auteur, Terry Hayes, est avant tout connu pour ses scénarios de film (Mad Max 2, Payback et surtout From Hell) et ceci est son premier roman. Un travail de longue haleine a certainement été nécessaire pour réunir dans ces 600 pages autant d'éléments narratifs. 

Une réussite, donc, et ce malgré un découpage très proche des thrillers modernes (des mini-chapitres de deux-trois pages se terminant inlassablement par une révélation ou un happening), de nombreux allers et retours dans le temps (tant dans le passé du narrateur que dans celui de l'homme qu'il poursuit) et de trop nombreuses coquilles parsemant l'édition française de J.C. Lattès qui auraient pu faire sortir le lecteur moyen de la trame du récit. Heureusement, on ne peut décemment pas quitter la lecture de ce pavé d'une densité hallucinante, rédigé à la première personne, reprenant le rythme et le découpage d'un bon épisode de série TV, multipliant les indices, les lieux et les noms sans jamais nous perdre grâce à une construction méticuleuse.

Comme dirait Salieri dans Amadeus, au début c'est simple, presque comique : une équipe de la police de New York vient enquêter sur un crime dans un hôtel de seconde zone ; le commissaire, un certain Bradley, fait appel à l'une de ses relations, ancien agent secret reconverti dans la littérature d'investigation, car la victime n'est pas identifiable - et le tueur l'est encore moins. Lorsque l'ex-espion (le "Pilgrim" du titre, le narrateur du livre) comprend que le meurtre a été perpétré en utilisant les méthodes décrites dans son livre, il sait qu'il a mis le doigt dans un engrenage infernal, sur la piste d'un tueur dangereux car méthodique et intelligent. Mais ce problème-là devra attendre car un autre individu entre en scène : le Sarrasin, nom de code donné à un Musulman radical ayant décidé de frapper "l'ennemi éloigné" (les États-Unis) en plein cœur grâce aux recherches médicales qu'il a entreprises. Un péril planétaire est sur le point d'éclater, et Pilgrim est la dernière arme dont les services secrets puissent user pour l'en empêcher. Mais comment retrouver la trace d'un fanatique patient et rusé qui s'était naguère illustré dans les rangs des moudjahidin et dont personne ne connaît le nom ou le visage ?

Le suspense est total : malgré des ficelles archi-connues (Hayes aime souvent jouer avec l'anticipation, annonçant les réussites et les échecs plusieurs chapitres avant, semant des détails qui ne deviendront révélateurs que 300 pages plus tard), impossible de résister aux sirènes de cette enquête protéiforme où le passé douteux de l'un se mêle au passé énigmatique de l'autre, où les ressources et la technologie se heurtent à l'acharnement, la foi et la détermination à accomplir la tâche qui leur est due. Par le biais de son personnage très moderne (car très solitaire, rêvant de la quiétude illusoire d'une vie de famille qu'il n'aura jamais), l'écrivain et scénariste britannique nous gratifie d'une tendance épidermique à jeter un regard acerbe sur les populations et régimes du monde entier, se mettant parfaitement dans la peau d'un super-espion américain revenu de tout : les états islamiques en prennent pour leur grade, le narrateur ne cessant de mettre en lumière les contradictions internes de leurs sociétés systématiquement corrompues, mais l'aveuglement et le laxisme de l'Union Européenne ne sont pas mieux lotis, non plus que l'impensable fiasco des services secrets américains au moment du 11 Septembre.
Et des pays, il y en a dans Je suis Pilgrim, à croire que ça a été écrit pour un James Bond ou un Mission : Impossible : si la Turquie et l'Afghanistan y ont une place de choix, on ira au gré de l'histoire de chacun des protagonistes tant à Berlin qu'à Karsruhe, tant en Alsace qu'à Paris, tant dans la bande de Gaza qu'au Bahreïn ou en Syrie, sans parler de MoscouLondres, New York et Washington. Pourtant, point de morgue souveraine ou de complexe de supériorité chez cet ancien des hautes sphères de l'espionnage, on admet assez aisément qu'il s'agit du point de vue vaguement blasé d'un homme ayant observé le monde sous son aspect le plus sombre, des prisons secrètes de la CIA où la torture est de mise aux débordements financiers des oligarques des pays de l'Est (annonçant l'Affaire Daphné à Malte), Pilgrim, l'homme aux mille identités, est revenu de tout, mais ne sait pas comment planifier son avenir ou gérer les rares traces émotionnelles de son passé. Seuls le rock'n roll et la douceur de vivre parisienne trouvent grâce à ses yeux endoloris par tant de cruautés et de bassesses, la vilenie dont sont capables la plupart des hommes qu'il a croisés.


Outre cette dissection amère de notre monde contemporain rongé par les attentats, on remarquera très vite que l'autre point fort du roman réside dans les personnages. Car dans chaque contrée inhospitalière où l'État de droit n'est qu'une façade (la Turquie et l'Arabie Saoudite en tête), si certains potentats et petits chefs se voient décrits comme des caricatures de vaniteux incapables, d'autres s'illustrent par leur piété, leur sens du devoir, leur engagement ou leur courage et ce, de quelque côté de la Loi qu'ils se trouvent : s'il n'est pas difficile de voir des héros chez ce commissaire de police new-yorkais intègre, ce hacker américain amateur de culture nippone ou ce médecin australien alcoolique, on s'aperçoit que l'auteur ne cache pas non plus son admiration pour le Sarrasin, ce pieux musulman dévoué à sa tâche consistant à éradiquer le peuple américain, ou pour ce mystérieux tueur d'un motel miteux de Manhattan, dont le génie indiscutable viendra plusieurs fois perturber la pointilleuse enquête de Pilgrim. En prenant ces êtres singuliers comme les deux faces d'une même pièce, Hayes rejoint des œuvres comme Homeland ou Fauda qui invitent à condamner les actes mais pas les motivations de ces hommes et femmes que la vie a placés sur une mauvaise pente.
Redoutablement addictif.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un tempo implacable.
  • Une course contre-la-montre précédée d'enquêtes méticuleuses et d'une préparation d'attentat dont la minutie fait froid dans le dos.
  • Une plongée en apnée au cœur des services secrets.
  • Une multitude de lieux exotiques (la Place rouge, les ruines antiques de Bodrum), où le charme dissimule des ombres menaçantes.
  • Des personnages fascinants.
  • Une construction parfaitement lisible malgré les multiples retours en arrière dans l'histoire des protagonistes.
  • Quelques punchlines pertinentes.

  • Des coquilles inexcusables dans l'édition française.
  • Une traductrice qui a fait le job mais manqué quelques références culturelles importantes (la référence à Overlook devrait pointer vers Shining et pas vers un simple jeu de mots).
  • Un rythme un peu trop imposé par les happenings, très télévisuel.
  • Des remarques brutales sur les pratiques de certains peuples et États, qui peuvent déstabiliser par leur ton.
I Kill Giants
Par

Réédition, le mois prochain, d'un chef-d'œuvre de la bande dessinée : I Kill Giants.

Barbara est une petite fille intelligente, débrouillarde, imaginative et quelque peu cynique. À l'école, elle est cependant isolée et réputée... "tarée". En effet, Barbara n'a pas d'amis, il lui arrive de parler toute seule, et elle prétend combattre des géants.
Mais quelque chose ne tourne pas rond dans la vie de la fillette. Au point que celle-ci, pour se protéger, a dû en arriver à s'inventer des aventures fantastiques. Même la psychologue de l'école ne parvient pas à franchir la muraille dont Barbara s'est entourée. Un jour, pourtant, Barbara se lie d'amitié avec une nouvelle, Sophia. Mais toutes les deux vont devoir faire face à Taylor, une fille qui les harcèle, les menace, les vole. Une fille bien plus grande et lourde qu'elles. Un... géant en quelque sorte. Du genre de ceux que l'on combat parfois, dans la vraie vie.

Cette BD, sortie chez Image aux États-Unis, avait déjà été publiée en VF il y a quelques années chez Quadrants, filiale de Soleil. L'ouvrage sera réédité, en mai, par Hi Comics qui tient là son premier gros "hit". Du genre qui se classe facilement dans le top 10 des meilleurs comics de tous les temps.
Le scénario est signé Joe Kelly, les dessins, en niveaux de gris, sont de J.M. Ken Niimura. Les deux artistes réalisent une prestation exceptionnelle, sur un sujet lourd qu'ils parviennent à magnifier.
Voyons cela plus en détail.


Sans trop en révéler, disons que la thématique est clairement adulte et grave. Elle est cependant traitée avec finesse et tact par un Kelly qui, si on les voit un peu arriver, maîtrise parfaitement ses effets. Les personnages sont profonds, "justes" et attachants, Barbara en tête. Tous les seconds rôles sont d'ailleurs parfaitement campés, de la psy à la grande sœur, en passant par Sophia ou Taylor.
La narration, rythmée et efficace, est un exemple de savoir-faire. Quant à la métaphore, teintée de fantastique et de merveilleux, elle est d'une intelligence remarquable.
L'aspect graphique est également très réussi. Les visages sont expressifs, les scènes "coups de poing" frappent là où ça fait mal, et certaines planches sont carrément impressionnantes.

La conclusion est dure, d'une tristesse infinie, mais également belle et pleine d'optimisme. Le lecteur passe d'une émotion à l'autre, tour à tour amusé, intrigué ou ému aux larmes, et finit lessivé et fébrile. Heureux en tout cas d'avoir passé un moment magique que seul le papier peut procurer, pour peu qu'il soit enchanté par des plumes et des crayons suffisamment habiles.
I Kill Giants fait partie de ses œuvres magistrales qui, tout en étant divertissantes et d'un abord facile, parviennent à toucher à l'universalité et à vous remuer autant les tripes que les méninges.
Le tout est complété par des bonus comprenant une galerie d'illustrations et une partie "coulisses", dans laquelle les deux auteurs évoquent leur travail.

Magnifique. Bouleversant. Indispensable.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • La thématique, dure mais parfaitement traitée.
  • Les personnages, touchants et crédibles.
  • La puissance des dessins.
  • Les bonus.

  • RAS.
Defendor : seul vrai bon film de super-héros ?
Par


Ce que Kick-Ass promettait, Defendor vous le donne et le sublime. Il y en a même un peu plus, on vous le met quand même !

Arthur Poppington est un type un peu naïf, profondément honnête, qui a un job inintéressant. Quelqu'un de banal en somme, qui ne se fait pas remarquer. Mais le soir venu, Arthur change du tout au tout et devient Defendor.
Sa quête à lui consiste à enfin mettre la main sur le terrible Captain Industry, qu'il juge responsable du trafic de drogue et de la criminalité galopante. Pour cela, il a quelques gadgets très limités, un certain aplomb et sa folle détermination.
Seulement voilà, les rues sont peuplées de vrais criminels. Et bien involontairement, Arthur va devenir une menace pour certains caïds et autres ripoux. Accompagné d'une prostituée à qui il a porté secours et qui, dans un premier temps, tente de profiter de sa gentillesse, Defendor va prendre quelques raclées mais aussi gagner une vraie popularité auprès des habitants.
Jusqu'à ce que la justice s'en mêle. Jusqu'à ce qu'un mafieux décide de l'éliminer pour de bon.
Et dans la vraie vie, on le sait bien, les balles font infiniment plus mal que dans les comics.

Oh putain que c'est jouissif de voir un film aussi bon ! Et que c'est triste de le voir sous-exploité, tant en France qu'aux États-Unis. Très peu de salles à l'époque en Amérique du Nord et du Direct-to-Video en Europe, ça donne envie de se flinguer... surtout quand on voit le succès des adaptations actuelles, sorte de soupes tiédasses pour amateurs d'encapés décérébrés.
Enfin, bref. Alors, Defendor c'est quoi ? Ben, je serais un peu tenté de dire que c'est Kick-Ass (le film) mais avec des idées et de l'émotion. Le film est réalisé par Peter Stebbings qui signe également le scénario. Le gars est quasiment inconnu (mis à part des apparitions en tant qu'acteur dans diverses séries TV) mais sacrément doué. Le personnage d'Arthur, magnifiquement interprété par un Woody Harrelson au top, est écrit avec beaucoup de finesse et de sensibilité. L'homme, souffrant de traumatismes profonds, navigue entre névroses et une bonté maladroite qui se révèle réellement touchante. Son passé est peu à peu dévoilé, sans jamais tomber dans le larmoyant. Et même si l'aspect dramatique de l'histoire est essentiel, avec des passages particulièrement éprouvants, l'humour est bel et bien présent tout au long du film. C'est sans doute d'ailleurs la principale qualité de ce long métrage : n'être ni une comédie, ni un drame, ni un film d'action, mais posséder les qualités inhérentes à tous ces genres.


Voilà sans conteste le meilleur film de super-héros réalisé jusqu'à présent. Car il ne s'embarrasse pas de codes à la con destinés à plaire à tous - donc, souvent, à personne - et parvient en plus à évoquer un sujet réputé difficile et peu crédible avec une force et une délicatesse peu communes.
Sans pouvoirs, sans costumes à l'esthétique étudiée, Defendor traite de l'essentiel. L'abnégation, l'amour véritable, le sens du devoir, le courage... des valeurs au centre du super-héroïsme et abordées ici avec un côté brut et tranché qui sent bon l'enfance. Cette thématique est d'ailleurs constamment présente : Arthur est un enfant abandonné, Kat est une enfant à qui l'on a volé son innocence, même le meilleur ami d'Arthur veille sur lui à cause d'un enfant qu'il a sauvé. La réflexion sociale, voire politique, n'est pas en reste puisque la mission la plus "facile" de Defendor sera aussi celle qui lui vaudra le plus d'ennuis avec les représentants de la loi et qui l'empêchera, pour un temps, d'être lui-même. Ce qui permettra également quelques interrogations fondamentales que même la psychologue mandatée par la justice ne pourra résoudre.

Au final, à l'aide de bouts de scotch, d'abeilles et de billes (véridique !), Defendor aura plus fait contre les criminels que beaucoup de "véritables" justiciers. Surtout, il aura agi sans filet et dans notre dimension. Se faisant, il rend hommage non aux demi-dieux bardés de pouvoirs, mais bien aux individus qui, à leur échelle, tentent de s'élever contre l'injustice et l'ignominie.
Naïf ? Peut-être...
Beau ? Assurément !

Un vrai bon film, émouvant et drôle, se permettant le luxe de n'être ni trop démonstratif ni trop bien pensant. L'un des rares longs-métrages, avec l'adaptation de Watchmen, à traiter de la thématique des encapés sans se plier à des recettes fadasses et ennuyeuses. 
Du divertissement intelligent. Une pépite rare.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un mélange parfait d'humour, d'action et d'émotion.
  • Un casting excellent.
  • La thématique super-héroïque traitée de manière réaliste.
  • Profond et divertissant.
  • Les nombreux niveaux de lecture et d'interprétation. 

  • RAS en ce qui concerne le film en lui-même, par contre il faut signaler sa sous-exploitation scandaleuse au regard de sa qualité. Mais bon, quand on est habitué à boire de la pisse, c'est vrai que le lait à la fraise, ça doit déstabiliser. 
Animation et dédicaces spécial Lovecraft
Par

Un petit mot pour vous parler du prochain évènement organisé par la librairie Hisler à Thionville (Moselle), le samedi 21 avril (de 14h à 18h).
La thématique tournera autour de Lovecraft et du mythe de Cthulhu. J'aurai le plaisir d'être présent et de dédicacer le recueil de nouvelles Sur les traces de Lovecraft (dans lequel je signe Retour au Wewelsburg), ainsi que Le Sang des Héros et The Gutter. Je serai en compagnie de Christophe Thill, auteur du Guide Lovecraft, et du collectif Phylactères (L'Innommable Illustré).
Des jeux et animations, placés sous le signe des Grands Anciens, sont prévus !
Si vous voulez frissonner, vous amuser, dénicher quelques bons bouquins ou simplement nous faire un petit coucou, n'hésitez pas à passer.
Et n'oubliez pas... Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn !



La photographe
Par
Clic-clac, dans la boite. Une fleur de cerisier, une ruelle méconnue au charme nostalgique dissimulée entre deux immeubles, des reflets sur l’eau, des demeures d’écrivains célèbres... La voleuse d’images, Ayumi Yumeji, capture les instants qui se présentent à elle grâce à son appareil argentique soviétique, un Kiev. Passionnée par son nouveau loisir, la photographe débutante — élève au club du lycée — sillonne Tokyo dans ces recoins les plus insolites et intimes, se perfectionnant par la même occasion.

Ce manga singulier de Kenichi Kiriki se découpe en très courts chapitres, d’environ quatre pages, dédiés à un parcours au cœur de la mégalopole. Un gros plan sur l’héroïne introduit chaque récit. L’ensemble se conclut parfois sur quelques remarques autour du thème traité (le marché des raquettes hagoita...), ou du quartier visité avec une carte des endroits intéressants, dont des demeures d’écrivains célèbres, tels que Roka Tokutoni [1] ou Higuchi Ichiyô [2]. La lycéenne déambule souvent seule pour fixer anecdote, tranche de vie et tradition, entrecoupée de quelques réflexions sur le temps qui passe, les lieux qui se métamorphosent (la construction du Tokyo Skytree [3]). La flânerie aborde tous les aspects de la ville complexe qu’est Tokyo. L’amour de la capitale y transparait : les trajets résultent des rencontres et des promenades que l’auteur lui-même a faites.
L’évolution d’Ayumi et ses proches apparait par petites touches. Ainsi, Tamaki, son camarade de club, adore photographier des trains, une sortie est prétexte à l’achat d’un appareil bi-objectif... À partir du second volume, un concours se profile et quelques explorations ont lieu en dehors de la capitale (Takarazuka et son passé d’avant-garde photographique, le musée Tezuka). Au sein de cette tranquillité se trouve un étonnant chapitre dans lequel une jeune fille, Madoka, chute. Un homme vient sans gène immortaliser, avec son boitier, sa culotte...

Publié au Japon depuis 2012, puis en France, grâce à Komikku en 2015, La photographe est un manga en trois volumes, toujours en cours de parution. En grand format, sans jaquette, il conserve le sens de lecture japonais. Cette bande dessinée se place à la croisée d’un journal de bord, un guide touriste et un carnet de voyage. La préface des traducteurs éclaire sur les particularités de Tokyo, la manière toute japonaise de visiter et d’aborder les lieux. Le manga contient des pages de notes, vierges, pour les lecteurs qui aimeraient à leur tour y consigner leurs explorations. De temps en temps, des conseils et considérations sur la technique de la prise de vue interrogent sur notre rapport à l’image. Qu’est-ce qu’une photo réussie ? Le prix qu’on met dans l’appareil ? L’angle, la chambre noire ? La jeune Ayumi avoue que : « le travail sous l’agrandisseur est comme la création d’un tableau à la main. » Les boitiers argentiques et numériques sont présentés succinctement avec leurs qualités et défauts respectifs, et ce que l’on peut attendre de chacun. Des questions intéressantes sur l’art et la perception ouvrent la voie à une réflexion plus profonde sur l’utilité de la retranscription fidèle de la réalité, thème abordé par Walter Benjamin dans son essai  L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique au début du XXe siècle, toujours d'actualité.

Hélas, une impression de survol des sujets, des lieux, de la contemplation dû à de trop courts chapitres empêche une immersion complète. Par moment, le ton dégouline un peu trop de bons sentiments. Les récits apparaissent inégaux. La traduction agréable n’omet pas quelques menues imprécisions [4].

L'un des points forts demeure le graphisme semi-réaliste de Kenichi Kiriki qui dégage beaucoup de douceur, évoquant les premières séquences du manga Mai, the psychic girl, illustré par Ryoichi Ikegami. Les personnages ont un trait marqué, désuet. Les décors sont fins et détaillés. Des trames apportent textures et matières. Très japonais, de multiples motifs poétiques, romantiques et mélancoliques de feuilles, pétales et papillons, emplissent l’atmosphère. L’auteur n’emploie pas d’ombres fortes. Les dessins débordent des cadres, engloutissant les marges.

La photographe est un charmant manga à classer entre les ouvrages de Florent Chavouet, de Nicolas Bouvier et les déambulations de Jirô Taniguchi. Une ode à la découverte, tout en douceur et tranquillité, et une romance discrète. Un livre tout public pour les amoureux et les curieux d’un Tokyo différent de l’idée que l'on se fait de la mégalopole tentaculaire.

[1] Roka Tokutoni est le nom de plume de Kenjirō Tokutomi, un écrivain japonais des ères Meiji et Taishô, influencé par Léon Tolstoï.
[2] Higuchi Ichiyô est le nom de plume de l’écrivain japonais Higuchi Natsu, décédée à l’âge de 24 ans, et qui laissa quelques récits sur les conditions de vie difficiles des femmes nippones.
[3] Tokyo Skytree : tour de radiodiffusion, située dans l’arrondissement Sumida de Tokyo, inaugurée en 2012. Elle mesure 634 mètres ; c’est la deuxième plus haute structure autoportante du monde. Gris-bleu, elle renvoie au tapis la célèbre tour rouge et blanche de Tokyo avec ces 332,6 mètres de haut.
[4] Par exemple, Edogawa Ranpo a-t-il déménagé 46 ou 48 fois (chap 9, vol 01) ?

+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Des dessins très agréables, dans une édition grand format.
  • La photographie et les réflexions qu'elle engendre.
  • Un tas de petites informations pour découvrir Tokyo.

  • Du pinaillages sur des détails : la culotte, les petites imprécisions...
  • Récits au déroulement trop rapide.
La Parenthèse de Virgul #10
Par

Un maximum de badass et de flingues au sommaire de cette parenthèse puisque l'on évoque deux séries franchement musclées, The Shield et Sons of Anarchy !
Gratouillous les matous !

Flics & bikers
Il existe de nombreux points communs entre les séries TV The Shield et Sons of Anarchy. Bien entendu, il s'agit de deux séries policières très dures, à l'ambiance sombre. Elles ont toutes deux été diffusées sur FX aux États-Unis et comptent chacune 7 saisons. Le créateur de SoA, Kurt Sutter, a fait partie des scénaristes de The Shield, créée par Shawn Ryan. Et deux des réalisateurs s'étant succédés au fil des nombreux épisodes de ces sagas, Guy Ferland et Bill Gierhart, ont œuvré sur les deux titres.
Pas étonnant donc que l'atmosphère tendue, la réalisation nerveuse et le style d'écriture habile, accumulant les scènes choc, se retrouvent dans les deux récits. Mais c'est loin d'être tout.
En effet, si certains éléments fictifs sont communs aux deux histoires, comme le gang des One-Niners (ou "Niners"), ce sont surtout les acteurs qui, en faisant des apparitions dans SoA, seront autant de clins d'œil à The Shield. L'on peut citer, entre autres, Kenneth Johnson (Lemansky dans The Shield, Kozik dans SoA), Jay Karnes (Dutch Wagenbach dans The Shield, Josh Kohn dans SoA) ou encore Kurt Sutter lui-même (Margos Dezerian/Otto Delaney). L'on verra également David Rees Snell (Ronnie Gardocki dans The Shield) faire une apparition dans SoA, tout comme Benito Martinez (alias David Aceveda).
Les scénaristes ont aussi glissé ici et là de discrètes références. Ainsi, dans la saison 4 de SoA, alors que Juice est dans sa cellule, l'on peut voir un épisode de The Shield diffusé à la télévision. Ultime clin d'œil, aussi douloureux que bien vu : Michael Chiklis, inoubliable Vic Mackey dans The Shield, fait une apparition au volant d'un camion dans la dramatique scène finale de SoA.
Enfin, il reste encore à citer le destin tragique des deux anti-héros au centre de ces histoires. Vic Mackey, flic bourru, aux méthodes pour le moins borderline, et Jax Teller, criminel en quête de rédemption à la tête d'un gang de motards. Les deux personnages, bien qu'agissant parfois de manière très violente, sont largement humanisés par les auteurs qui dévoilent leurs questionnements, leur vie familiale, leurs espoirs et émotions, et, au final, leur perdition.
Voilà donc deux séries incontournables et pouvant facilement s'enchaîner l'une après l'autre, d'autant qu'elles ont aussi en commun une très bonne bande son. Citons par exemple l'hallucinant final de la saison 2 de The Shield, sur l'envoutant Overcome de Live, ou le terrible et crépusculaire Come Join the Murder, de The White Buffalo, la puissante voix de Jake Smith venant clore l'ultime épisode de Sons of Anarchy.
Miaw !




Débuter dans la lecture de Comics : l'Anti-Guide
Par
Lire est un plaisir et doit le rester...


Vous êtes intéressé par les comics mais n'avez jamais osé vous lancer ? Voilà en quelque sorte un "anti-guide" conçu pour faciliter vos premiers pas dans le vaste monde de la BD américaine !

La question qui revient souvent lorsque l'on aborde les comics pour la première fois, c'est "mais au nom du ciel, par quoi commencer ?". Or, si la question semble simple bien qu'emphatique, la réponse l'est beaucoup moins. Tentons tout de même de donner quelques clés pour bien commencer ce long mais passionnant parcours.
Tout d'abord, contrairement à ce que vous pourriez penser, c'est vous qui détenez une partie de la solution. Vous savez ce qui vous attire, ce dont vous avez envie, quel personnage vous semble le plus charismatique... rien de mieux donc que de feuilleter quelques ouvrages en librairie et de prendre ce dont vous avez envie, sans vous soucier, dans un premier temps, de la fameuse continuité.

Vous avez trouvé un comic avec de jolis dessins et une intrigue qui vous semble alléchante ? Très bien, les difficultés commencent.
Les fameuses difficultés sont essentiellement liées au genre super-héroïque, qui a engendré des pratiques éditoriales particulières. Si vous n'aimez pas les justiciers masqués, rassurez-vous, les comics sont aussi variés que peuvent l'être les bandes dessinées européennes. Vous trouverez ainsi des polars, du western, de la SF, de la romance, de l'heroic fantasy et tout ce qui peut vous faire envie.
Mais bon, vous êtes une forte tête, ce sont les super-héros qui vous intéressent, et tant pis si c'est plus compliqué !

Deux grands univers dominent le marché : DC Comics, dont les séries sont publiées en France par Urban Comics, et Marvel, dont les titres sont édités par Panini. Là encore, ce sont vos goûts qui vous guideront vers l'un ou l'autre. Il est important, dans un premier temps, de ne pas se laisser abuser par le fameux relaunch, ce terme barbare servant à simplement mettre un numéro #1 sur la tranche d'un livre plus qu'à vraiment rebooter l'univers de son personnage (surtout en France où les publications Marvel ont tendance à régulièrement revenir à un bien abusif #1).

En réalité, peu importe par quoi vous allez commencer, ce sera un peu compliqué au début. C'est d'ailleurs tout à fait normal, le marvelverse ou le DCU comptent des milliers de personnages, hantant de très nombreuses séries régulières, publiées depuis des dizaines d'années pour certaines. Vous ne pouvez donc pas, en quelques minutes, ni même quelques jours, prendre connaissance des évènements importants ou des relations qui se sont tissées au fil du temps entre les protagonistes.
Ce n'est pas grave du tout.
La continuité n'est pas ton ennemie, brave lecteur. Et pour t'en convaincre, on se propose de ressortir notre comparaison sur les relations amoureuses.

Lorsque vous rencontrez une jeune fille (ou un jeune homme, ou un homme ayant la quarantaine, ça a aussi son charme, sisi), vous ne connaissez rien d'elle. Ce n'est pas effrayant, vous faites connaissance. Admettons que vous tombiez amoureux et que vous finissiez par vivre avec cette personne. Au bout de quelques années, vous allez la connaître parfaitement. Vous saurez tout de ses goûts, son passé, son caractère, ses relations. Et pourtant, vous ne l'avez pas accompagnée pendant son enfance ou son adolescence.
Pour un personnage de comics, une tête d'affiche ayant parfois plusieurs séries mensuelles régulières depuis des lustres, c'est un peu pareil. On n'a pas besoin de tout savoir dès le départ. Le plaisir de lecture n'est pas moindre, il est différent.

Ceci dit, certaines séries (notamment celles impliquant des groupes, comme les nombreux X-Men) demandent un peu plus d'implication personnelle de la part du lecteur, histoire de tout de même comprendre de quoi il retourne.
Pour cela, il existe des encyclopédies, mais entre celles qui sont plus des artbooks, celles qui sont en anglais ou celles qui sont blindées d'erreurs, le choix n'est pas simple. Mieux vaut encore se tourner dans un premier temps vers le net. Certains sites proposent des fiches de personnage souvent très complètes et qui vous permettront d'éclaircir l'essentiel de ce qui vous pose problème.

Bien. Vous voilà donc avec un personnage qui vous attirait et sur lequel vous vous êtes un peu renseigné. Faut-il maintenant le suivre en kiosque ou en librairie ?
Là encore, cela dépendra essentiellement de votre préférence en matière de récit. Le kiosque est par nature feuilletonnant, la librairie présente, elle, des histoires complètes, en général plus faciles à suivre.
Le grand nombre de collections (notamment chez Panini) n'aide pas non plus. Certains récits sont publiés trois ou quatre fois, dans des collections différentes, certaines collections ne durent que le temps de quelques numéros, d'autres (comme Marvel Icons) sont à la fois des mensuels kiosque et de gros recueils librairie, et d'autres collections à bas prix rééditent régulièrement des sagas plus anciennes. Ces dernières sont d'ailleurs plutôt intéressantes (cf. par exemple la réédition de House of M) et peuvent aisément servir de point d'entrée "test", vous permettant ainsi d'avoir un premier regard sur un univers sans pour autant vous ruiner.

Après quelque temps, lorsque vous aurez quelques mois de lecture derrière vous, il est peut-être utile d'accorder une attention particulière aux crédits, cette partie qui précise les auteurs des récits. Car si pour commencer, l'on est attiré par un personnage, à la longue, vous verrez que l'on apprécie surtout un auteur à travers lui. Batman ou Wolverine ne sont pas de "meilleurs" personnages que Green Arrow ou Moon Knight. Tout dépend en réalité de la manière dont le scénariste va les mettre en scène.
Ce n'est pas forcément systématique, mais bien souvent l'on commence par acheter du Spider-Man pour finir par acheter du Straczynski. Le personnage a laissé naturellement la place à l'auteur, car ce que vous allez aimer sur le long terme, ce n'est pas un masque mais la manière de le porter.

Voilà pourquoi il n'existe pas de réponse évidente à la fameuse question. Personne ne peut vous dire par où commencer, pas plus que ce qu'il vous "faudra" manger ce soir. Cela dépend de vos inclinations propres. C'est vous qui allez être attiré par un personnage, puis aimer un auteur. Le fait qu'un récit soit "accessible" est un plus, sans doute, mais s'il n'est que cela (simple), alors c'est une très mauvaise raison pour l'acheter.

Un autre point, qu'il me semble important de souligner pour terminer, est la différence qui existe entre la technique et l'impact émotionnel d'une œuvre.
Lorsque l'on critique un tableau, un film, un comic, un roman, peu importe, il est important de le faire sur des bases et arguments techniques. Autrement dit, "ceci est ou n'est pas bien fait parce que..."
Sur le net comme IRL, parfois, la meilleure réponse consiste à
ignorer les cons. Non... je déconne, on les flingue ! ;o)
Un "j'aime/j'aime pas", dans le cadre d'une critique, n'a aucun intérêt, pour la simple raison que vos goûts vous appartiennent et n'ont pas valeur d'absolu. Par contre, ils existent et ne sont pas, eux, critiquables.
À une époque, sur un forum aujourd'hui disparu, des ayatollahs du bon goût s'amusaient à pérorer en désignant ce qu'il fallait aimer ou non, tout en se moquant évidemment de ceux qui avaient l'outrecuidance de ne pas suivre leurs directives de petits caïds enivrés par le net. Il n'y a aucune raison que de telles personnes vous dictent quoi lire ou quoi apprécier. Pour la bonne et simple raison que l'art repose sur deux dimensions très différentes (et certainement pas sur les ricanements de deux ou trois abrutis sectaires).

Si l'on peut reconnaître une habileté technique (ou au contraire une maladresse), que ce soit dans le dessin, la narration, les dialogues, l'on peut aussi être touché par une œuvre, sans se préoccuper de cette fameuse technique. Les sentiments ne se jugent pas, ils s'expliquent encore moins. Si vous êtes joyeux, ou ému, vous l'êtes, je ne vais pas vous expliquer pourquoi vous devriez effacer votre sourire ou sécher vos larmes. Et si vous aimez Frédéric François, je ne vais pas tenter de vous convaincre du fait qu'Iron Maiden est supérieur. C'est autre chose, c'est tout. On peut critiquer une fausse note, un texte mal écrit, mais pas l'engouement qu'une musique peut susciter.
Et, aussi bizarre que cela puisse paraître, on peut aussi aimer des œuvres (ou des personnes) qui ont des défauts. Parce que si la technique se maîtrise, l'on ne peut guère faire de même avec les émotions. Ne vous laissez pas imposer des goûts qui ne sont pas les vôtres. Bien des gens vous conseilleront sur le net avec bon cœur et franchise, mais ceux qui exercent, planqués derrière leurs écrans, un petit pouvoir qu'ils sont loin d'avoir dans la vie, ne méritent pas d'influencer vos lectures.

Si l'on vous dit "il faut lire ça" ou "c'est génial", demandez-vous pourquoi, quels arguments ont été avancés. S'il n'y en a aucun, pourquoi prendre en compte un avis qui repose sur les goûts d'un autre, ou pire, un avis qui repose sur les a priori de quelqu'un qui avoue bêtement ne pas lire ce qu'il commente ?  (ça arrive plus souvent qu'on ne le pense)
Et si certains arguments vous semblent pertinents mais que, une fois le livre en main, vous le feuilletez avec une grimace de dégoût (parce que vous n'êtes pas sensible au style des dessins par exemple), alors reposez-le. Une histoire est une rencontre entre son auteur et le lecteur. Une petite partie de la magie qui fait que des mots ou des dessins se transforment en conte et en émotion pure repose sur vous. Les auteurs ont fait de leur mieux, mais sans un vrai désir de votre part, ça ne fonctionnera pas.

Et si vous tenez absolument à vous référer à une liste, je vous conseille celle-ci. Déjà parce que c'est la nôtre, mais surtout parce que chaque choix est expliqué et détaillé dans au moins un article dédié.
Pourtant, aussi bonne que soit cette sélection, c'est tout de même toi, lecteur, qui fera ton choix. Il sera forcément pertinent, puisqu'il te conviendra, mais ne pourra servir à d'autres.
Fort heureusement, ce qui fait qu'un voyage est agréable, voire envoûtant, ce n'est pas sa facilité mais sa richesse. Et en amour comme en art, les chemins sont trop personnels pour être remplacés par des autoroutes.

Chaque cheminement de lecteur est personnel... et parsemé d'embûches !

Kaamelott - Graal : la suite arrive enfin !
Par

Après des années d'attente, la suite de Kaamelott arrive enfin, mais dans deux formats plutôt... inattendus.

On le sait, Alexandre Astier n'est pas du genre à bâcler un projet. Il a toujours tenu, notamment, à ne pas multiplier les produits dérivés inutiles autour de l'univers arthurien qu'il a bâti ; il scénarise lui-même les BD tirées de la première époque de la série ; et bien entendu, il réalise, monte et écrit chaque saison de la série culte.
Depuis la fin spectaculaire de la saison 6, les fans étaient cependant dans l'attente. Il fut un temps question d'un Kaamelott - Résistance (la période où Lancelot prend le pouvoir et poursuit les chevaliers fidèles à Arthur) sous forme de nouvelles illustrées. Nouvelles qui auraient dû faire le lien avec le grand final : la si attendue trilogie au cinéma. Malheureusement, près de neuf ans après la diffusion du dernier épisode, aucune de ces suites n'a vu le jour, à cause de problèmes de droits ou de soucis logistiques.

Pourtant, la situation se débloque enfin, de manière spectaculaire. Alexandre Astier, invité ce matin sur France Inter, a en effet dévoilé la forme que prendront les deux saisons "manquantes" de la série.
Kaamelott - Résistance, tout d'abord, aura bien un support papier. Mais au lieu de nouvelles, il s'agira d'un album de 250 pages (tout de même !) qu'il faudra remplir soi-même avec des vignettes à collectionner que l'on trouvera dans les boîtes de Vache qui Rit. Un choix étonnant que l'auteur justifie ainsi : « En tant qu’artiste, je suis ouvert a priori à tout, au départ cette idée était uniquement une plaisanterie, mais après quelque temps de réflexion, j’ai vu cela comme un challenge. De plus, la marque Vache qui rit est pour moi associée à l’enfance, à la magie quelque part. Il y a une logique dans cette démarche, une filiation presque. Et puis l’aspect aléatoire me plaisait. On ouvre un paquet et l’on ne sait pas sur quelle partie de l’histoire l'on va tomber. Le lecteur participe à la construction physique de l’intrigue, il est au cœur de la quête du Graal. »
Bien entendu, pas la peine de se taper une indigestion pour compléter l'album, les vignettes pouvant aussi être commandées en ligne.

Si ce Kaamelott - Résistance est déjà surprenant, la conclusion de la saga l'est encore plus, puisque celle-ci sera livrée sous forme de jeu vidéo. Là encore, Astier tient un discours tout à fait convaincant : « Kaamelott c'est une série TV, des BD, des livres, il me restait un medium à tenter, celui du jeu vidéo, où l'interaction est maximale. Le métier de conteur est selon moi multifacettes. Cela consiste à écrire des dialogues, composer une musique, déterminer un enchaînement de scènes, mais aussi maîtriser divers supports. Un auteur, de nos jours, n'est pas limité à la caméra ou au papier. Le numérique offre des possibilités narratives et une immersion qui n'existaient pas il y a encore quelques années, pourquoi ne pas en profiter ? Mon rôle, c'est de raconter une histoire, mais si je peux utiliser plusieurs supports au lieu de me limiter à un seul, alors cela me permet d'explorer des aspects du récit qui seraient inatteignables autrement. »

Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises, car Astier n'a pas choisi la PS4 ou la Nintendo Switch pour accueillir le retour du roi Arthur, de Perceval, Merlin, Léodagan et les autres, mais... la Sega Megadrive ! Oui, une console qui n'est plus commercialisée. Mais là encore, les propos du réalisateur justifient pleinement ce choix audacieux : « La seule limite des jeux vidéo, ce sont leurs supports, entendez par là les consoles. Elles imposent des limites techniques mais aussi éditoriales parfois. Je n'avais pas envie de sortir un jeu dont on me définisse auparavant le cadre. C'est pour cela que j'ai tenté ce pari fou de sortir, en 2018, un jeu Megadrive. [...] Cela n'a pas été évident, il a fallu retrouver des gens capables de programmer en fonction des possibilités de la console  et d'ailleurs, le résultat est fou  mais il a fallu aussi régler des problèmes légaux, plus terre-à-terre. Outre l'aspect purement technique, qui est déjà un exploit, le fait de faire revivre un pan vidéoludique du passé est très intéressant de mon point de vue. Ça dépasse largement la mode du retrogaming, très présente en France. Cela va au-delà de la simple narration : choisir son support, ramener à la vie un medium oublié, ça a une portée presque philosophique, en tout cas expérimentale. Là encore, cela fait sens avec la quête du graal. »

Pour le moment, à part la jaquette, pas grand-chose n'a filtré sur ce jeu, si ce n'est qu'il s'intitulera Kaamelott - Graal, et qu'il s'agira, selon Astier, d'un RPG/aventure demandant aux joueurs d'incarner « tour à tour les différents personnages de la saga, pas seulement en les dirigeant mais en utilisant au mieux leurs défauts et qualités, la personnalité profonde de chaque personnage étant au centre du processus permettant la progression dans le jeu ».
Inutile de vous dire qu'on est à fond sur UMAC et qu'on va se goinfrer de Vache qui Rit en attendant ce Kaamelott version Megadrive.
Astier, c'est vraiment plus fort que toi !