Pop Science #2 : La poussée d'Archimède
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La poussée d'Archimède

— ... et alors là, Penny offre une téquila sunrise à Léonard. Ce dernier, en bon physicien, ne peut s’empêcher de montrer à ses amis que le subtil spectacle qui s'offre aux yeux de tous a une explication toute simple dans le monde physique.
— Quel spectacle, prof ?
— Le fait que l'on observe un empilement de fluides colorés, de densité différente, dans un contenant cylindrique.
— Ah. Et c'est de la physique, ça ?
— Tout à fait ! En fait, il faut que je te parle un peu d'un certain Archimède, ainsi que d'une baignoire et d'un bateau, et avec tout ça tu vas comprendre pourquoi les fluides de couleurs différentes flottent les uns sur les autres.
— Bah, pourquoi pas... si ça nous permet de boire un verre.
— Je ne suis pas certain que la téquila soit bien recommandée pour les chats. Enfin, passons. Donc, commençons par cette phrase bien connue : "Tout corps plongé dans l'eau..."
— En ressort mouillé ?
— C'est pas faux, mais...
— C'est "mouillé" que tu ne comprends pas ??
— Non, j'ai parfaitement compris. C'est juste ta vanne qui me laisse pantois : tu es le huitième aujourd'hui à me la faire.
— Je ne pouvais pas passer à côté...
— Donc, en réalité, tout corps plongé dans l'eau subit une poussée dirigée vers le haut, que l'on nomme la poussée d'Archimède. C'est ce qui permet, entre autres choses, aux bateaux de flotter...
— Ça a l'air sympa, si on se faisait un petit cocktail pour vérifier ça ? J'ai soif de science tout à coup !
— Pour le cocktail, je n'ai rien sous la main, mais si tu veux en savoir plus, j'ai une petite vidéo de derrière les fagots.
— OK pour la vidéo, mais la prochaine fois, on devrait vraiment se procurer de la téquila... c'est important qu'on soit crédibles et qu'on puisse pico... heu... expérimenter !


La Parenthèse de Virgul #9
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Si nous, les chats, sommes incontestablement les plus futés (en étant simplement mignons, on vous a tout de même domestiqués et forcés à nous chouchouter), les canards viennent juste après niveau coolitude. Une espèce qui est à l'aise sur terre, dans l'eau et qui peut voler mérite que l'on s'y intéresse. Ce que l'on va faire tout de suite au travers de l'un de ses plus célèbres représentants.
Coin ! Heu... miaw !

Canard Masqué
La popularité de Donald Fauntleroy Duck, célèbre personnage de Disney, est en grande partie due à son côté colérique, malchanceux, bref "humain". Pourtant, les lecteurs se sont quelque peu offusqués à une époque du fait que le sympathique canard était toujours le dindon de la farce des histoires où il intervenait. Ce qui, en 1969, a donné l'idée de Fantomiald à deux auteurs italiens : le scénariste Guido Martina et le dessinateur Giovan Battista Carpi.
En effet, Donald est un personnage particulièrement apprécié en Europe, sa popularité dépassant même celle de Mickey dans les pays scandinaves où en Italie, où des auteurs locaux produisent d'ailleurs leurs propres histoires mettant en scène le fameux canard.
En désirant explorer une autre facette de sa personnalité, Martina va doter Donald d'un avatar plus sûr de lui et plus habile : Fantomiald, ou Paperinik en italien (tiré du nom italien du personnage, Paperino, et d'une référence à Diabolik, sorte de Fantômas héros d'une flopée de fumetti). Le premier récit mettant en scène le vengeur masqué s'intitule Comment on devient Fantomiald et est publié en France dans Mickey Parade, en 1974. L'histoire, qui sera également adaptée en roman au sein de la mythique Bibliothèque Rose (sous le titre Donald, le Vengeur Masqué), dévoile comment Donald devient propriétaire de la Villa Rose, une bâtisse non loin de Donaldville dans laquelle il découvre le journal d'un certain Fantomius, dont il va fortement s'inspirer. Donald va alors régulièrement jouer au gentleman-cambrioleur, aidé par Géo Trouvetou qui lui fournira moult gadgets.
Vers le milieu des années 90, une version plus super-héroïque et SF du personnage (ce dernier affrontant extraterrestres, robots et autres intelligences artificielles) prendra un temps la place du Fantomiald originel sous le nom de Powerduck. Ses origines sont très différentes et assez proches de celles d'un Green Lantern par exemple. Le ton est également plus "sérieux".
Pourtant, le vériable Fantomiald n'a pas été abandonné, on le retrouve actuellement en kiosque dans Les Chroniques de Fantomiald, mais aussi à travers le monde, sous différents noms plus ou moins exotiques, comme Superpato (Portugal), Patomas (Espagne), Superdonald (Pays-Bas), Stalanden (Danemark) ou encore Phantomias (Allemagne). Notons qu'il existe aussi une version féminine (et féministe) du personnage, incarnée par Daisy qui prend alors le nom de Fantomialde. Cette Super Daisy est également une création de Martina, datant de 1973. Ainsi, paradoxalement, l'aspect super-héroïque de ce pan de l'univers Disney aura en fait été basé sur l'influence italienne.
Si vous souhaitez en savoir plus sur les publications mettant en scène Fantomiald mais aussi le restant de la famille Duck, nous vous conseillons INDUCKS, une base de données internationale permettant de retrouver toutes les bandes dessinées Disney publiées à ce jour, avec dates de parution, auteurs et résumés à la clé !

Fantomiald, prêt à passer à l'action !


De nombreux gadgets sont à disposition du héros (cf. ce Mickey Parade Géant).


La famille Duck au complet (cf. ce tome de l'intégrale Don Rosa).

Cherub
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Gros plan sur une série de romans pour la jeunesse bien écrite et loin d'être aseptisée : Cherub.

S'il existe des séries "young adult" de qualité (Gone par exemple), il est difficile de trouver des romans spécifiquement dédiés aux enfants qui ne soient pas trop niais et fadasses. L'on sait que la mode est au charcutage d'œuvres anciennes qui tenaient la route (le Club des Cinq notamment) pour, entre autres, des raisons de "politiquement correct" [1]. Et vu la tendance actuelle, visant à limiter la liberté des auteurs (cf. cet article), il est donc plus qu'étonnant de trouver une série s'adressant à un jeune public qui ne soit pas vidée de toute aspérité.
Mais commençons tout d'abord par planter le décor de cette saga signée Robert Muchamore.

Cherub est une agence gouvernementale secrète anglaise, employant des enfants de 10 à 17 ans. Ces derniers sont recrutés dans les orphelinats et reçoivent un enseignement de qualité et un entraînement physique poussé. Ils peuvent alors ensuite effectuer des missions (qu'ils peuvent refuser) sur le terrain, là où des adultes se feraient très vite soupçonner et repérer.
L'on suit dans les premiers tomes James Adams, un jeune garçon de 12 ans qui s'est attiré de gros ennuis en blessant plus ou moins involontairement la sœur d'un des petits caïds de son quartier. Et après quelques problèmes avec la police, la série noire continue pour James qui, après le décès de sa mère, se voit séparé de sa demi-sœur et placé dans un orphelinat. C'est dans cet endroit sinistre qu'il va être recruté...

Il y a pas mal de choses à dire sur ce titre, mais commençons tout d'abord par la vraisemblance. À première vue, des gamins agents secrets, question crédibilité, ça part moyen. Et pourtant, l'auteur parvient à justifier la création de cette agence (qui remonte à la Seconde Guerre mondiale) et à délimiter raisonnablement son domaine d'activité. Bien sûr il y a quelques péripéties imprévues (et un programme d'entraînement un peu hard pour des enfants), mais globalement on arrive à croire à chaque mission.
D'ailleurs, à ce sujet, en préparant cet article, j'ai lu, sur le site du Figaro, qu'il s'agissait d'une sorte de "James Bond junior" auquel les enfants pouvaient parfaitement s'identifier parce qu'il a leur âge. Une phrase, deux âneries (je doute que la journaliste ait vraiment lu ne serait-ce que le premier roman de la série vu qu'elle ne dit rien sur le contenu, si ce n'est des conneries). D'une part, l'identification ne fonctionne pas sur l'âge des personnages (cf. cet article), et heureusement d'ailleurs, sinon on ne s'identifierait pas à grand-monde. D'autre part, c'est tout sauf du James Bond. Tout le côté folklorique est absent : pas de gadgets, de poursuites effrénées, de glamour à la 007. L'univers décrit est bien plus âpre et terre-à-terre.


C'est d'ailleurs sur ce point que nous allons nous attarder. Muchamore n'hésite pas à aborder des sujets réputés délicats (surtout lorsque l'on s'adresse à des enfants [2]), comme l'alcool, la drogue, la violence ou encore la sexualité (et notamment l'homosexualité). L'on assiste parfois à des scènes assez dures (certaines blessures plutôt graves), voire humiliantes (un personnage obligé de lécher le sol).
Le contenu n'est donc pas édulcoré, et c'est une chance. D'une part parce que cela permet d'installer une vraie tension (pour enfant, certes, mais une tension réelle), d'autre part parce qu'on ne lit pas, quand on est adolescent (ou pré-adolescent), pour s'entendre raconter des sornettes mais pour au contraire découvrir et expérimenter en étant en sécurité. Là-dessus, Cherub remplit parfaitement son rôle.

Un autre aspect important, et encore inattendu dans des récits pour enfants, est le non-manichéisme des personnages. Dans le premier tome, James infiltre une communauté abritant de dangereux éco-terroristes. Des frappadingues prêts à buter des centaines de personnes à l'anthrax, donc du sérieux. Mais malgré tout, le jeune garçon découvre aussi leur côté humain, leurs motivations (qui, contrairement aux moyens qu'ils emploient, sont déjà plus nobles), etc. Dans le second tome, c'est encore plus évident. James doit côtoyer un trafiquant de drogue. Là, on se dit que le mec est juste un mafieux, que rien ne peut justifier ses actes. Cependant, là encore, on découvre une autre facette du personnage, dans son rôle de père, qui l'humanise grandement et injecte une dose d'amertume à l'histoire. Les personnages, même "méchants", ne sont ainsi jamais réduits à leur seul défaut principal, ce qui, même dans la littérature pour adultes, n'est pas si  courant.

James lui-même est loin d'être un héros idéal, uniquement bourré de qualités. Bien sûr le garçon s'avère sympathique, sensible, intelligent, mais il peut aussi faire preuve d'impulsivité, être rancunier et mesquin, voire même violent sans réelle raison. Il va également évoluer au fil des épisodes, gagner en maturité, passer des épreuves pour parvenir, peu à peu, à l'âge adulte et céder la place à d'autres agents qu'il encadrera.
Le style de l'auteur est quant à lui particulièrement vif et fluide, la narration est nerveuse, parfaitement rythmée. Les descriptions sont peu nombreuses, pour aller directement à l'essentiel (peut-être l'un des points faibles de la saga, certains lieux méritant sans doute une plus grande mise en valeur). Les dialogues sont quant à eux fort bien écrits, l'auteur ne tombant pas dans le piège consistant à trop infantiliser ses personnages (les enfants s'exprimant rarement comme les adultes l'imaginent).

La série principale est aujourd'hui terminée et compte 17 tomes. Il existe une série spin-off se déroulant pendant la guerre, aux débuts de l'organisation, ainsi qu'une adaptation en BD (moins intéressante à première vue) et un projet de série TV.
Le site officiel de la série, très bien fait, dispose d'un contenu intéressant également : lexique, présentation des personnages, cartes, fonds d'écran et même de courts récits additionnels.
C'est pratiquement un sans faute donc pour Cherub, qui propose une saga s'avérant passionnante et épicée (sans aller trop loin non plus [3]), ainsi que des personnages attachants.

Ultra-conseillé pour vos enfants. Peut même s'avérer sympa pour des adultes.



[1] L'un des romans de la série, qui mettait en scène un jeune gitan, battu par son père, a été réécrit pour ne froisser personne, le gamin passant d'enfant battu à enfant... injustement grondé. Ce qui enlève bien entendu tout l'aspect dramatique du récit et ne justifie plus l'intervention du fameux Club. Les dérives sont aussi grammaticales, tous les temps étant remplacés par le présent de l'indicatif et les descriptions jugées trop longues étant supprimées (cf. cet article).
[2] Le site de la Fnac annonce la série comme étant abordable "dès 13 ans". Honnêtement, ça me semble un peu "vieux". J'imagine qu'un lectorat de 10/12 ans éprouvera plus de plaisir et de frissons que des ados de 14 ou 15 ans, qui peuvent déjà lire des romans pour adultes. En tout cas, rien de traumatisant dans la saga, malgré son côté mature (c'est bien moins gnangnan, pour prendre un exemple connu, que le Harry Potter à l'école des sorciers de Rowling).
[3] Question sans doute aussi de point de vue. On a quand même droit à une overdose à la coke d'une gamine de douze ans par exemple. Cela peut avoir l'air choquant, mais l'auteur, en montrant le côté dégueulasse de cette drogue (saignements de nez, vomissements et autres joyeusetés) fait certainement plus pour la prévention que bien des spots bienveillants mais trop généralistes et mielleux pour être efficaces.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Très facile à lire.
  • Des personnages attachants.
  • Un côté parfois gentiment sulfureux.
  • Des thématiques bien traitées, sans caricature ou politiquement correct excessif.
  • Le format Kindle à un prix presque correct.

  • Un peu trop bref parfois, notamment en ce qui concerne les descriptions de lieux importants.
L'effet Hawking
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[1]
Stephen William Hawking s’en est allé, le 14 mars dernier, au terme d’une vie bien remplie.
L’homme était un scientifique exceptionnel, dont la qualité des travaux, notamment sur la gravité quantique et les trous noirs, sont unanimement reconnus par la communauté scientifique.
Mais Hawking était plus que cela.
Il était un vulgarisateur.

Ce rôle est fondamental. Car Hawking ne s’est pas contenté de faire des recherches en s’enfermant dans la pourtant si enivrante course au savoir. Il fait partie de ces gens qui ont décidé d’expliquer ce qu’ils font. Ce qu’ils comprennent de l’univers.

Hawking était une passerelle. Et les passerelles sont d’autant plus précieuses qu’elles sont rares et relient des points éloignés. Il a permis à des gens, incapables de résoudre des équations complexes, de s’imaginer un peu ce que celles-ci signifiaient. Il a contribué, par son ouverture d’esprit et ses ouvrages, notamment Une Brève Histoire du Temps, à rendre le merveilleux accessible.
Car oui, la science, l’univers, la physique ont un côté merveilleux, magique et contre-instinctif qui fascine et surprend. Personne n’a besoin d’équations, si ce n’est quelques spécialistes. Mais tout le monde a besoin de réponses.
De réponses accessibles.

Cet homme fait partie de ces gens qui vous rendent meilleurs. Qui vous font sentir tout petit aussi, parce que le gars luttait contre une maladie de merde, qui l’a laissé paralysé et le condamnait. Malgré cela, le mec a obtenu un doctorat, s’est marié, a écrit des livres et publié des recherches impactant durablement le monde scientifique.
Le parcours de cet homme est proprement ahurissant. À côté de lui, Indiana Jones, Rambo et Luke Skywalker sont des petites choses fragiles.
En 1985, après une pneumonie qui le laisse encore plus handicapé, on propose à son épouse de le « débrancher ». Elle refuse.
Walt Waltosz, un informaticien américain, va alors construire un dispositif permettant à Hawking d’utiliser un ordinateur, ses propos étant relayés par un synthétiseur vocal.
La maladie progresse encore. Le mec tient.

En 2001, perdant l’usage de ses mains, c’est un système hallucinant, détectant les infimes contractions des muscles de sa joue, qui vont lui permettre de continuer à communiquer…
Cet Homme, et là, la majuscule s’impose, a continué, malgré son état, à écrire, donner des cours, et vivre, tout simplement.

Ce génie, enfermé dans un corps en ruine qui le lâchait peu à peu, a connu un destin tragique. Mais aussi merveilleux, dans le sens où tout le monde (ou presque) connait ce scientifique (et pas seulement à cause de The Big Bang Theory) et dans le sens où tout le monde peut apprendre de ce gamin anglais, né pendant la Deuxième Guerre mondiale.

L’effet Hawking, celui qui impacte bien au-delà du monde scientifique, c’est probablement cela. Un mélange de courage et d’abnégation, couplé à un désir de partager le savoir, de réenchanter le monde. De transmettre des clés. De tenir un rôle de passerelle branlante entre des gens et des sphères d’intérêt en apparence éloignés.
L’effet Hawking, c’est la croyance fondamentale que les Ténèbres ne sont que provisoires. Et que la lumière a ceci de bénéfique qu’elle éclaire tout le monde, sans distinction.

Par un hasard assez douloureux, nous avons lancé, sur UMAC, une rubrique de vulgarisation scientifique la veille de la mort de Stephen Hawking.
Bien que cette rubrique soit supervisée par Cédric, un véritable physicien, chercheur et enseignant, ayant lui aussi l’envie de transmettre, d’expliquer, d’émerveiller, nous n’avons évidemment pas la prétention d’égaler ce que les grands vulgarisateurs ont pu faire jusqu’ici. Nous essayons simplement, par fascination pour la science et ce qu’elle a de fantastique, de partager ce que nous savons. De faire reculer les ombres et l’ignorance. De susciter des vocations, pourquoi pas ?
Mais cette inspiration, cette passion, cette curiosité, nous les devons à de grands pionniers, et notamment à Stephen, qui restera à jamais un génie, un type inspirant et, en tout cas je le crois, ce qui se rapproche le plus de ce que l’on peut qualifier de super-héros. À cette différence près que lui n’a pas eu à combattre des super-vilains fictifs mais la froide saloperie du réel.


UMAC dédie respectueusement ce modeste article à la mémoire de Stephen William Hawking (1942-2018). 



[1] Crédit photo : David Montgomery
Sex Shop Wonderland tome 2 : Chef d'équipe
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Le 20 mars 2017, Nats Editions sortait une bande dessinée bien particulière, Sex Shop Wonderland (cf. cet article), dans laquelle l'auteur, Boris Tchechovitch, racontait une bonne partie des nombreuses anecdotes ayant émaillé son stage d'un an dans un sex shop, alors que, de son propre aveu, il pensait au départ travailler dans une boutique vidéo, radicalement plus proche de ses inclinations, puisqu'il est fan de films de genre, d'animes japonais et des BD de Moebius. Sur le point de se lancer dans un tout autre genre de bandes dessinées, l'auteur-dessinateur a tenu à compléter son expérience autobiographique par un second tome, sous-titré Chef d'équipe.

Quasiment pas de rupture avec le premier, on y retrouve les éléments qui avaient fasciné, étonné ou agacé comme ce recours à des graphismes légers qui permettent une certaine distanciation avec les situations souvent scabreuses dont il a été témoin, tout en leur conférant une tonalité subtile, acidulée, remplaçant le glauque et les déviances par de petites piques bien senties. Par le biais de pastilles ouvertement humoristiques, on assiste à un défilé désopilant de quidams aux propositions déroutantes tout en explorant davantage le caractère, les envies et les remords du personnage principal.
Le format ne prête pourtant pas à une véritable remise en question ou étude sociétale, ces tranches de vie inégales se dégustent posément, par petites touches parfois surréalistes, allant du petit gag aux clins d'œil appuyés en passant par les délires fuligineux imprégnant les mystères de l'arrière-boutique.

Sex Shop Wonderland, malgré ses couleurs primaires, son trait simpliste, ses expressions exacerbées et ses bulles pleines de bons mots, n'est paradoxalement pas aisé à parcourir ; il y a quelque chose d'inconstant dans le caractère de l'auteur/personnage et, si on le soutient volontiers lorsqu'il déclare sa flamme pour Akira, on ne parvient pas toujours à le suivre dans ses petits délires quotidiens, moments de douce folie lui permettant de conserver une certaine sérénité dans ce concentré de spleen et de bonheurs fugaces où on y trompe davantage son ennui que ses partenaires.
Objectivement moins réaliste que le premier volume, cet album amorce dans son dernier quart une direction imprévue avec des personnages récurrents, des réflexions approfondies sur le bien-fondé de ce travail alimentaire et sur les rapports entre les clients et les vendeurs, avant d'élaborer un finale ambitieux mais réussi, une mise en abyme redistribuant les rôles d'auteur et de lecteur. Boris Tchechovitch y règle une partie de ses comptes et nous invite incidemment à en faire autant.

Pas toujours aussi drôle qu'attendu, rarement graveleux ou provocateur, un titre qui s'avère finalement plus profond et subtil que ne le laisse croire son emballage.
À tenter.




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un humour bon enfant qui parvient à "faire passer" bon nombre d'actes déviants ou de perversions abordés.
  • Un découpage serré équilibrant les chapitres cocasses et les parties plus personnelles.
  • Des situations parfois délirantes.
  • De nombreuses références à la pop-culture, et notamment l'animation japonaise.
  • Un finale surprenant avec une intéressante mise en abyme.

  • Des gags parfois maladroits, aux références douteuses.
  • Une partie des chapitres fait directement référence au tome 1, qui devient du coup nécessaire.
Sans un mot, d'Harlan Coben
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En juillet dernier, Neault se proposait d'aborder Harlan Coben et nous livrait sa critique de Faute de Preuves (Caught en VO).  Profitons-en pour poursuivre sur cette lancée avec Sans un mot, publié deux ans auparavant et également traduit en France par Roxane Azimi.

Un Harlan Coben, ça se lit vite. Tout est relatif, bien entendu, cela dépendra de l’humeur du moment, du temps qu’on peut consacrer à sa lecture et surtout de la propension qu’on peut avoir à apprécier les enchaînements typiques de ce genre de littérature. Mais, franchement, on en vient très vite à bout. Ce n’est pas vraiment un reproche, simplement le constat d’une structure littéraire pensée pour être palpitante et la moins chronophage possible. Typique des bonnes lectures de vacances. Ou avant d’aller dormir.
Celui-ci ne devrait pas faire exception. Non qu’il s’agisse là du thriller le plus palpitant de la décennie passée. C’est surtout que c’est bien fichu, construit avec une rigueur métronomique, mettant en scène des personnages dépeints en deux lignes et trois répliques, sur des chapitres de deux pages et demie, emplis de descriptions réduites à des noms évocateurs, de dialogues à foison, percutants et dynamiques, qui font la part belle à la culture populaire, aux marques « tendance » et aux anecdotes de geek : le rythme, soutenu, ne laisse pas la place au doute, voire même à ce jeu de devinettes que les histoires policières traditionnelles encourageaient à chaque fin de chapitre en forme de cliffhanger.


Dès le début, il y a un crime, assez sordide et violent, pour un motif qui nous échappe, d’autant que les personnages ne correspondent pas à ceux présentés en quatrième de couverture. Le tueur, d’un rare sadisme, aura, on se l’imagine très vite, affaire à Mike et Tia, deux parents modèle qui se font un peu trop de mouron pour leur gamin taciturne, oubliant leur cadette à l’esprit vif. La manière éthiquement discutable dont ils s’immiscent dans la vie privée de leur fiston (ils ne cessent de se justifier par l’inquiétude grandissante qu’ils éprouvent devant les réactions d’Adam) laisse planer les rares moments d’introspection du roman : l’auteur, comme il l’explique dans une postface, n’est pas insensible à cette propension à l’excès de surveillance auquel s’adonnent des parents pourtant profondément impliqués dans l’éducation de leur enfant, et s’interroge sur les nombreux moyens mis facilement à la disposition des éventuels espions amateurs, depuis le pistage des puces GPS des téléphones cellulaires (comme ils le disent outre-Atlantique) jusqu’au relevé de chaque opération pratiquée sur un ordinateur.
Certes, la pratique est un prétexte : on aurait tort d’y voir un pamphlet, ou un essai sur l’éducation. Il s’agit avant tout d’une fiction habile, montée avec un savoir-faire certain entre des personnages plus ou moins bien insérés dans une société qui semble souvent aller plus vite qu’eux. Pêle-mêle seront également abordés le conflit des générations, le racisme ordinaire, l’influence des mass media, etc.
L’important est qu’on y trouve son compte. Si l’on s’attelle à démêler l’écheveau confus qui fait tenir l’ensemble, on s’aperçoit que les tenants sont basiques : de découverte en révélation, nos deux parents, souvent séparément, remonteront le fil de l’enquête qui permettra d’expliciter le suicide de l’un, le changement radical de comportement de l’autre, et rattachera, parfois de manière artificielle, le tueur du début à Mike et Tia, par le biais de voisins désespérés, d’un professeur en pleine détresse, d’une femme vengeresse, d’une fille outrée et de quelques adjuvants compréhensifs, voire complices.

Au rayon des déceptions, une frustration : si l’auteur évoque longuement les circonstances précédant les passages à l’acte, ces derniers (étranglement, lacérations et autres joyeusetés) ne sont que très peu décrits, comme si Coben jetait un voile pudique sur une violence qu’il jugerait inutile, s’autocensurant afin de toucher un plus large public. Ce n’est pas qu’il faille absolument quelques passages bien gore pour faire de chaque thriller un roman réussi, toutefois, dans un récit mettant régulièrement en scène des individus violents, voire psychopathes, cela apparaît comme un manque un peu bizarre. Un vide. Un chapitre se termine ainsi par ce tueur qui envisage de porter un coup, le suivant commencera par la découverte du corps de la victime. Le voile pudique jeté sur le meurtre apparaît bizarrement maladroit et inapproprié.

En dehors de cela, c’est du tout cuit.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Style percutant et efficace.
  • Rythme soutenu.
  • Suspense parfaitement entretenu.
  • Personnages convaincants.
  • Points de vue intéressants sur les déviances de la vie contemporaine.
  • Situations faisant régulièrement appel à des codes connus de la pop-culture.

  • Un manque de profondeur des personnages principaux.
  • Quelques facilités dans les enchaînements et les motivations.
  • Une retenue étrange dans la description des scènes sordides.
Pop science #1 : L'effet Doppler
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L'effet Doppler

— Alors Virgul, quoi de neuf aujourd'hui ?
— Je viens de regarder un épisode de The Big Bang Theory dans lequel les personnages se rendent à une fête costumée.
— C'était sympa ?
— Plutôt mais... je n'ai pas tout compris, professeur Feezhic. Pourquoi Sheldon est-il déguisé en zèbre ?
— Mais non, voyons. Sheldon n'est pas déguisé en zèbre mais en effet Doppler.
— En effet Doppler... heu... et c'est quoi ce truc, déjà ?
— Eh bien, c'est à cause de cet effet que l'on paie des amendes pour excès de vitesse, par exemple. Mais ça permet aussi de détecter des planètes extrasolaires (qui gravitent autour d'autres étoiles).
— Hmm... ça ne nous dit pas vraiment ce que c'est... Appelons un chat un chat !
— Bon, alors attention, voilà une définition un peu plus... gratinée : il s'agit de la perception du changement de fréquence d'un signal périodique à cause du mouvement relatif de l'objet émetteur par rapport à notre propre référentiel. Ah, ça en jette hein ?
— ...
— Ou, en langage profane : c'est le pimpon du camion de pompier qui devient plus aigu lorsqu'il se rapproche de nous, et plus grave lorsqu'il s'éloigne.
— Miaw ! Ce ne serait pas un peu plus clair avec une bonne vidéo ?
— Mais justement mon brave Virgul, je t'en ai concoctée une ici. Voilà qui devrait te permettre de briller lors de la prochaine réunion de la rédaction !


Oscars 2018 : les meilleurs films ?
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La 90ème cérémonie des Oscars s'est déroulée le 4 mars 2018. L'on pourrait débattre des heures de l'intérêt de ces récompenses du septième art mais force est de constater qu'elles forment un indicateur culturel et cinéphile relativement pertinent. Cette année, six longs-métrages ont reçu plusieurs récompenses dont l'excellent Blade Runner 2049 (meilleurs photographie et meilleurs effets visuels) et Coco (meilleur film d'animation et meilleure chanson originale). Nous allons revenir sur les neuf longs-métrages qui ont été nommés dans la catégorie meilleur film. Parmi eux, quatre ont aussi bénéficié de multiples récompenses (La Forme de l'eau, Dunkerque, Les Heures Sombres et Three Billboards).

Les neuf films présentés sont encore diffusés au cinéma, ce qui suit vous permettra de vous faire une idée avant peut-être d'aller vérifier par vous-même !


Lion d'or à la Mostra de Venise en 2017, puis Golden Globes du meilleur réalisateur et de la meilleure musique début 2018 et désormais Oscars du meilleur film, du meilleur réalisateur, des meilleurs décors et de la meilleure musique ! Le dixième film du metteur en scène Guillermo del Toro croule sous les récompenses et est nominé un peu partout dans toutes les catégories. Tous ces éloges et ces prix sont-ils mérités ? Oui et non. S'il est évident que le savoir-faire technique du réalisateur (à qui l'on doit, entre autres, le superbe Le Labyrinthe de Pan et les deux volets de Hellboy) sert à merveille l'esthétisme de La Forme de l'eau, on ne peut que déplorer les similitudes avec le cinéma du français Jean-Pierre Jeunet. Ce dernier a d'ailleurs accusé son homologue mexicain de plagiat. Mais cet univers de conte désenchanté séduit tout de même grâce à sa musique, à ses très justes interprétations et, surtout, à son originalité : une histoire d'amour entre une créature amphibienne et une femme muette, le tout sous fond de guerre froide. Problème majeur : impossible d'être véritablement touché et ému par cette romance, assez « froide » in fine. Guillermo del Toro ne plonge jamais assez en profondeur dans la relation si particulière entre ces deux êtres, privilégiant son intrigue militaire prévisible au possible et n'apportant pas l'équilibre nécessaire pour susciter un réel chamboulement chez le spectateur. On reste donc dubitatif face à cette déferlante de prix. Certains sont mérités bien sûr mais de là à le hisser en meilleur film de l'année, c'est incompréhensible.


Meilleur montage, meilleur design de son et meilleur mixage de son sont les trois Oscars remportés pour le dixième long-métrage de Christopher Nolan. Trois prix techniques très justement mérités puisque le film se déroule sur trois chronologies différentes et bénéficie d'une bande-son extrêmement soignée. Malheureusement pour le réalisateur britannique, cinq récompenses lui ont échappé dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur (tous deux revenant donc à La Forme de l'eau). On avait déjà parlé de Dunkerque dans ce Digest, on continue de penser le plus grand bien de cette version historique de l'évacuation des soldats britanniques des plages de Dunkerque, en pleine Seconde Guerre mondiale, malgré des choix de mise en scène parfois curieux : ce fameux montage non-linéraire qui n'était pas forcément utile, un manque de contexte au début, etc. Nolan a réalisé de biens meilleurs films (The Dark Knight, Interstellar, Inception et Memento par exemple) mais si Dunkerque n'est pas son chef-d'œuvre ultime, il mérite assurément d'être vu tant par son audace visuelle pour un film de guerre (qui est en fait un film de survie) que par son incroyable tension. En résulte un rythme effréné et une immersion totale dans l'opération Dynamo selon de multiples points de vue (soldats, pilotes, civils, marins…).


Les Heures Sombres est un biopic sur Winston Churchill se déroulant lors de sa prise de fonction de Premier ministre du Royaume-Uni en mai 1940, donc en pleine Seconde Guerre mondiale (le film peut d'ailleurs être vu comme un très bon complément de Dunkerque, ce dernier pouvant même s'insérer aux deux tiers du long-métrage puisque l'opération Dynamo y est « aperçue » depuis Londres). Sans surprise, Gary Oldman a reçu l'Oscar du meilleur acteur pour sa performance relativement incroyable. L'artiste est d'ailleurs méconnaissable, ce qui a valu à ce film de Joe Wright (Orgueil et Préjugés, Anna Karénine…) l'Oscar des meilleurs maquillages et coiffures, là aussi mérité. Les Heures Sombres est très intéressant, indispensable pour son aspect informatif, qui plus est bénéficiant d'une photographie très soignée (aussi bien dans les cadrages que les lumières) et porté par un talentueux acteur. Son seul défaut serait peut-être d'être également un film qui… ne se « revoit pas ». Il n'y a pas des masses d'intérêt à visionner à nouveau ce biopic. Par ailleurs, s'il est d'une fidélité extrême à l'Histoire, on n'est pas touché plus que ça par le personnage. Ce n'est certes pas forcément le but initial mais ça aurait permis de le défendre davantage. Un bon film donc, mais auquel il manque quelques ingrédients pour en faire un chef-d'œuvre intemporel à voir et à revoir (ce qui est le cas de quasiment tous les biopics, malheureusement).


Restons justement dans les biopics avec Pentagon Papers, de Steven Spielberg. Là aussi le film est très réussi sur de multiples aspects (il n'a gagné aucun Oscar) mais ne mérite pas d'être vu plusieurs fois (hélas, c'est ce qui est un gage d'une certaine qualité d'un film tout de même). Véritable ode à la liberté de la presse et au féminisme, The Post (son titre original) met en lumière une énorme enquête sur l'implication politique et militaire des États-Unis dans la guerre du Vietnam (sur des éléments tenus secrets évidemment). Si Tom Hanks surprend et est appréciable dans son rôle de rédacteur en chef de The Washington Post, Meryl Streep s'auto-caricature un peu en directrice du journal devant décider la publication ou non desdits Pentagon Papers… Elle est convaincante mais pas de quoi non plus la récompenser (elle était d'ailleurs nommée meilleure actrice pour ce rôle). Pentagon Papers détonne aussi par son prisme particulier, le journal n'était pas le premier sur l'affaire (le New York Times l'était), il n'avait pas forcément à en tirer une certaine gloire. Reste un vibrant hommage de l'âge d'or de la presse qui séduira forcément les amateurs du sujet.




Frances McDormand a reçu l'Oscar de la meilleure actrice pour Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance. Une statuette plutôt méritée pour l'interprétation d'une mère de famille endeuillée par la mort de sa fille (violée et tuée par un inconnu qui court toujours) mais surtout scandalisée par l'inefficacité de la police locale (l'action se déroule dans le Missouri,  dans une petite ville typique des États-Unis). Elle décide de louer trois panneaux publicitaires pour alerter l'opinion publique et pointer du doigt le chef de la police (Woody Harrelson). S'ensuit un étrange drame parfois comique, parfois tragique, très proche du cinéma des frères Coen (Fargo, No Country for Old Men…). Ce quatrième film de Martin McDonagh (Bons baisers de Bruges) est excellent en tout point. Intense dans certaines scènes, surréaliste voire absurde dans d'autres. Sam Rockwell a décroché l'Oscar du meilleur acteur dans un second rôle, paradoxalement plus mérité que celui de McDormand. Non pas que l'actrice joue mal, bien au contraire, mais plutôt que son rôle ne génère pas forcément une certaine empathie. Toujours sanguine et vulgaire, agissant parfois stupidement, on peine à s'attacher à elle… et en même temps, il est tellement difficile de savoir comment réagirait quelqu'un à sa place. Le film multiplie les genres (thriller, drame, comédie noire…) avec brio malgré les risques que cela comporte. L'inconvénient est que cela peut perdre les spectateurs, l'avantage est que cela peut être particulièrement original si l'ensemble est bien équilibré — c'est le cas ici, c'est donc une réussite.


On avait justement évoqué le délicat exercice du mélange des genres dans un billet d'humeur l'an dernier qui avait été initié grâce (ou plutôt à cause) du film Get Out. Une petite critique négative avait aussi été publiée dans ce Digest. Ce premier film de Jordan Peele a remporté l'Oscar du meilleur scénario original. On a un peu de mal à comprendre pourquoi quand Three Billboards et La Forme de l'eau sont nommés également… Attention, Get Out n'est pas si commun et convenu que cela, mais il reste globalement prévisible en étant sympathique et réussi d'un point de vue mise en scène et direction d'acteurs. Ni bon ni mauvais, à mi-chemin entre la série B et le film indépendant, le long-métrage ne réussit pas, lui, ce fameux équilibre des genres. La hype autour reste un mystère complet. On reconnaît volontiers quelques qualités, dont son originalité (qui ne méritait pas une statuette) mais de là à s'extasier autant, c'est (là aussi) incompréhensible.

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Retournons au biopic, genre très prisé par l'Académie des Oscars (dont la majorité des votants est constituée d'hommes âgés) avec Phantom Thread de Paul Thomas Anderson. Ce dernier est atypique dans le milieu, capable du pire (The Master, Inherent Vice) comme du meilleur (Magnolia, There Will Be Blood). Ici, on est clairement dans ce que le réalisateur fait de mieux. Pour son huitième film, il met en scène Daniel Day-Lewis dans le dernier rôle de sa carrière : celui du couturier Reynolds Woodcock, dans le Londres des années 50. Un créateur, hyper-maniaque, de robes exceptionnelles ; celles-ci ne sont pas « spécialement » mises en avant à l'écran mais le film a tout de même remporté l'Oscar des meilleurs costumes (peu étonnant). Phantom Thread s'attarde sur la relation que noue Woodcock avec une serveuse (Vicky Krieps), à l'opposé du monde dans lequel il évolue. Les débuts sont plutôt convenus pour un film de ce genre mais le magnétique Day-Lewis, impressionnant comme toujours, et l'évolution de la relation entre les êtres aimés en font un chef-d'œuvre romanesque. Pas forcément émouvant mais très touchant avec un couple fascinant d’ambiguïté.
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Difficile aussi de ne pas être touché par la rayonnante actrice Saoirse Ronan (qui fêtera ses 24 ans en avril prochain) dans son rôle de « Lady Bird » dans le film du même nom. Comédie douce-amère sur l'adolescence et tout ce qui va avec : premiers émois amoureux, relations sexuelles, conflits mère-fille, etc. Lady Bird surprend pas son rythme (aucun temps mort) et sa bande originale (envoûtante). Si l'ensemble du film a un air de « déjà-vu » mais reste extrêmement plaisant, on a du mal — une fois de plus ! — à comprendre cette nomination. Ce premier long-métrage (mi-autobiographique) en solo de la comédienne Greta Gerwig n'a d'ailleurs remporté aucune statuette malgré ses cinq nominations. Reste un agréable film, générant plusieurs sourires et, peut-être, quelques larmes.





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Des larmes, il n'y a qu'un seul film de cette sélection qui en aura fait couler : l'excellent Call Me by Your Name. Proche aussi de la thématique du passage à l'âge adulte mais avec une toute autre approche que Lady Bird. Le film part d'un pitch à priori banal : la romance entre un adolescent en pleine découverte de sa sexualité avec un étudiant américain venu passer l'été chez ses parents, en Italie, en 1983. Adaptation du livre éponyme, le long-métrage met beaucoup de temps avant de fasciner et toucher son spectateur. En cause : deux rôles principaux particulièrement peu empathiques. Mais tout ceci change lorsque les carapaces se fendent, les acteurs Armie Hammer et Timothée Chalamet parviennent à créer une alchimie incroyable. C'est peut-être la première fois, aussi, qu'une histoire d'amour homosexuelle n'est pas représentée uniquement en tant que telle. Bien sûr, l'émotion viendra de la justesse des mots, des regards, des actes de cette relation amoureuse « éphémère », mais le point culminant surviendra lors d'une scène incroyablement bien écrite et remarquablement interprétée entre le père (épatant Michael Stuhlbarg) et son fils. Rares sont les films qui procurent de telles sensations et voilà pourquoi Call Me by Your Name méritait l'Oscar du meilleur film.

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En conclusion, voici notre « Top » des neuf films de cette nomination. Bien sûr tous les longs-métrages évoqués restent globalement excellents mais certains — comme nous l'avons vu — ne méritaient pas forcément d'être récompensés, voire nommés.

1. Call Me by Your Name
2. Dunkerque
3. Phantom Thread
4. Three Billboards
5. Les Heures Sombres
6. Lady Bird
7. Pentagon Papers
8. La Forme de l'eau
9. Get Out

Entretien avec Pierre Séry, de Kotoji Éditions
Par


Nous recevons aujourd'hui Pierre Séry, responsable des éditions Kotoji (cf. leur site), qui publient depuis 2010 des œuvres aussi diverses que L’Équipe Z, Passe la BAC d’abord, Châtaigne, Blood & Steel, Oldman ou encore Le Chenal.

— Pierre, bonjour et merci de nous accorder un peu de ton temps. Alors, Kotoji, en japonais, ça fait référence apparemment à une lanterne, du coup, on s’est dit que tu pourrais éclairer la nôtre : pourquoi ce nom ?
— Salut ! Oui, c’est un peu une sorte de gros paradoxe ce nom. Au départ, l’idée était de faire de la BD de création tout en montrant notre amour pour la BD japonaise. En fait, pour être tout à fait honnête, je suis à la base surtout un lecteur de BD asiatique. À l’origine, on avait créé un fanzine de BD d’inspiration manga avec des copains, puis, un jour, certains d'entre-eux m’ont demandé ce qu’il faudrait faire pour sortir leurs propres ouvrages. J’ai simplement dit « on crée une boite ». Kotoji, c’est le nom d’une lanterne en pierre qui est située dans la ville de Kanazawa, au Japon, laquelle est jumelée avec la ville de Nancy où je vis. Du coup, il s’agissait de montrer notre influence par le manga et notre implantation territoriale.
Tout ça a créé pas mal de confusion car on nous a toujours assimilé à un éditeur de manga, alors qu’au final, dans nos premières années, on était à la base un éditeur de franco-belge.
En même temps, je me dis que ça cachait surtout mon envie de me tourner vers le manga et plus généralement la BD asiatique.

— Kotoji, c’est, entre autres, des titres asiatiques adaptés en français, des livres destinés à la jeunesse et aussi des créations purement françaises. Est-ce que tu pourrais nous définir un peu la ligne éditoriale ? Ce que tu as envie de mettre en avant et qui fait la particularité de cette maison ?
Extrait de Le Chenal.
— Quand on regarde notre catalogue globalement, on peut en effet se demander quelle est la cohérence dans tout ça. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’on a testé plein de choses au départ et ça nous a pris pas mal de temps pour trouver notre identité d’éditeur, et c’est notamment lié au fait qu’on s’est lancé dans l’aventure en ne connaissant strictement rien au monde de l’édition. Quand je me suis lancé, il faut être clair, j’étais au degré zéro de la connaissance de ce milieu là !!!
Tout cela explique donc cette incohérence qu’on peut voir dans le catalogue.
On a vraiment décidé de revoir notre catalogue et notre stratégie en 2014, parce qu’avant ça, finalement, on avait plus des réflexes de fanzineux qu’autre chose.
À partir de là, la priorité a été mise sur notre catalogue asiatique avec la création du label Asian District. En parallèle, pour pouvoir continuer à travailler avec mes auteurs historiques qui avaient galéré avec moi, comme Olivier Romac ou Thierry Boulanger, on a continué à travailler sur de la franco-belge et on a lancé une collection jeunesse, KOTO-J, sur laquelle on s’est totalement plantés, même si on est super fiers de certains bouquins comme Châtaigne ou Sous le cerisier des souvenirs. Là encore, on avait décidé de se lancer dans l'édition jeunesse sans rien savoir de ce milieu, et je dirais que c’est un tout autre métier.
Aujourd’hui, les priorités sont de deux ordres : les titres asiatiques et le "manga français". Pour ce qui concerne l’Asie, on est concentrés sur trois territoires : la Chine, Taïwan et Hong-Kong. On ne veut surtout pas aller sur le manga japonais, car on estime qu’il y a déjà suffisamment de monde qui fait déjà un excellent boulot. On n’apporterait rien de plus. Sur les territoires de langue chinoise, on fait notre vrai boulot d’éditeur en dénichant des titres que sans doute personne d’autre ne serait allé chercher.
Pour le "manga français", on n’est pas les premiers, mais on sent qu’il y a toute une génération qui aujourd’hui est plus ouverte que par le passé sur ce type de BD.
Enfin, pour une simple histoire de goût, il faut savoir que je suis plutôt un lecteur et donc un éditeur de seinen [1]. Le shojo [2], je ne connais pas du tout et je ne suis pas un gros fan de shonen [3], sauf de shonen sportif (d’où la présence dans mon catalogue d’un manga français sur le handball et un autre sur le foot), tout simplement parce que j’adore le sport.

— Comment en es-tu arrivé à devenir éditeur ?
  Il faut pour cela revenir à ma jeunesse. Donc quand j’étais étudiant, en dehors de mes sujets d’études (le droit), j’aimais le cinéma, le manga, le rock des années 90 et le sport.
Quand j’étais étudiant, j’écrivais des scénarios et, avec des copains, on tournait des films. J’avais juste envie de raconter des histoires.
Quand je suis arrivé dans la vie active, je me suis rendu compte que c’était compliqué de continuer de tourner des films car c’est une activité qui nécessite beaucoup de logistique et qui demande de pouvoir réunir des gens à un moment T. Du coup, vu que j’avais encore des choses à dire, je me suis mis à la BD, car je pouvais faire ça derrière mon bureau, quand je le souhaitais. J’ai toujours été un piètre dessinateur et je me suis découvert l'envie de mettre en avant des talents, vu que moi j’étais totalement nul.
En parallèle, ma carrière avançait et je suis devenu fonctionnaire. Mais j’avais toujours eu l’envie de connaitre l’expérience de la création d’entreprise. Du coup, j’ai décidé de me lancer comme ça. Et ça fait plus de sept ans que ça dure…

— Tu as récemment mis en ligne une vidéo sur le crowdfunding. Tu y exposais des explications très intéressantes sur ce modèle de publication. Pourrais-tu nous dire en quoi ça consiste et pourquoi cela peut s’avérer avantageux pour les auteurs ?
  C’est marrant, cette vidéo a été vue par très peu de monde, mais j’ai l’impression qu’elle fait beaucoup parler dans le petit monde des auteurs et de l’édition.
Tout d’abord un petit warning : je ne dis pas que le modèle que nous avons monté est un système à appliquer partout. Dans l’idéal, je pense que c’est un modèle à appliquer au cas par cas. Je ne veux pas que mes lecteurs, ma communauté, aient le sentiment d’être une vache à lait pour la maison d’édition.
Tout part de l’idée que nous évoluons dans un système qui parfois marche un peu sur la tête. La surproduction en BD fait que l’on imprime et que l’on vend en plus petite quantité les titres. En 2000, il y avait un peu plus de 1000 nouveautés BD par an. Aujourd’hui, on en a plus de 5000. On a beaucoup plus d’albums qui ne sont pas rentables. Le business model classique est celui-ci : les grosses ventes financent le reste. Mais même les gros titres se vendent en plus « petite » quantité qu’avant, donc les marges sont moins importantes. Au final, on est obligé de trouver des économies ailleurs. On imprime beaucoup moins en France, mais même quand on imprime en France, les imprimeurs réduisent leurs marges pour être compétitifs et surtout, les auteurs sont moins bien payés dans leurs avances sur droit (quand ils ont des avances…).
On essaie donc de développer un modèle plus vertueux où l’auteur peut avoir une juste rémunération en allant chercher le financement là où on peut le trouver, et le financement doit pouvoir inclure les coûts liés à la création.
Tout cela a commencé en 2014, quand on a travaillé avec le festival BD Bulles en Champagne à Vitry -le-François, qui voulait faire une exposition sur la guerre de 14-18 en bande dessinée. Le festival s’est tourné vers le scénariste Kris, qui est bien connu pour ses gros succès sur les BD de cette période, comme Notre mère la guerre, et c’est lui qui a suggéré l’idée de travailler avec un éditeur local pour créer ce livre. Une vingtaine de dessinateurs (dont une bonne quinzaine de renom) ont travaillé dessus, chacun payé 400 euros la planche, le scénariste 200 euros la planche, et il a également fallu payer un historien pour les textes explicatifs du bouquin. Bref, on en avait pour plus de 17 000 € de frais de création. Le projet complet comprenant la création, l’expo et le bouquin devait coûter grosso modo plus de 40 000 €. Sachant qu’on en a vendu environ 2500 exemplaires, le calcul est vite fait, on a généré environ 17 000 € de revenus pour Kotoji. Le différentiel s’est fait grâce au festival qui avait la trésorerie pour avancer les frais de création, via des subventions et la location, entre 2014 et 2018, de l’exposition. On a donc pu faire un album collectif avec des auteurs très correctement payés, et qui était rentable pour nous.
Là, on s’est dit qu’on avait trouvé une logique intéressante. Puis j’ai rencontré à Angoulême Stephan Boschat et Edmond Tourriol, les patrons du studio Makma. On s’est rendu compte qu’on avait la même vision et qu’il fallait qu’on expérimente dans ce sens, via notamment le crowdfunding, mais pas que...
L’autre exemple le plus marquant est celui du crowdfunding d’Aerinn, qui a été un gros succès. L’idée de base était de faire en sorte qu’on puisse avoir l’argent pour financer l’impression des bouquins et que tout le surplus aille directement dans la poche de l’auteur. Là, le crowdfunding était le bon outil, car j’avais l’intime conviction qu’on allait totalement péter les scores avec elle, notamment grâce à sa fanbase très importante. Ensuite, sur chaque ouvrage, et ce dès le premier ouvrage vendu, elle touche 26 % de droits d’auteurs, ce qui correspond grosso modo à 60 % de ce que me verse mon distributeur. Elle va donc toucher beaucoup plus que si elle avait travaillé avec un "gros" éditeur.
Mais ça ne peut pas marcher pour tous les projets car tout le monde n’a pas la communauté d’Aerinn.
Par exemple, pour notre roman graphique Le Chenal de Thierry Boulanger, on a réussi à obtenir une bourse de création de la région Lorraine, qu’on a panachée avec un crowdfunding.
La logique correspond à ce qu’on peut voir dans le milieu audiovisuel où l’on est plus sur ce que j’appelle un modèle de financement, qu’un modèle économique.

— Pour lancer une BD, en comptant bien sûr l’impression mais aussi la rémunération des auteurs, la distribution, etc., quelle est la somme minimale à réunir ?
  Question difficile car ça dépend du type de bouquin, du tirage, de la réalité des choses et de plein d’autres paramètres. Donc je vais plutôt répondre avec une hypothèse minimale un peu idéale.
Il faudrait compter 10 000 € pour l’auteur, 5000 € pour l’impression (si on prend un manga car pour un album couleur cartonné, c’est bien plus), plus 3000 € de frais divers. Ouais, donc je dirais entre 15 000 et 18 000 € à trouver.
Mais dans la réalité d’un petit éditeur comme nous, il faut parfois se satisfaire d’une enveloppe parfois bien inférieure pour l’auteur. C’est du cas par cas, et c’est une estimation à faire en lien avec l’auteur. On est plus dans une notion de partenariat que dans un rapport classique auteur/éditeur.

— Paradoxalement, alors que les français lisent peu, l’offre continue à augmenter en ce qui concerne les livres. Une petite maison d’édition peut-elle s’en sortir de manière « classique » dans ce marché saturé ? Ou bien le financement participatif est-il une obligation plus qu’un choix ?
Extrait de Châtaigne.
  On peut tout à fait s’en sortir en tant que petit éditeur dans cette jungle éditoriale, même si c’est dur. Il faut juste qu’on soit capable de trouver notre place et de montrer aux libraires que l’on a notre place dans leurs rayons.
Le financement participatif n’est pas une obligation, c’est un moyen comme un autre de financer la création et la maison d’édition.
Par exemple, il y a deux ans, on a sorti un livre jeunesse intitulé Sous le cerisier des souvenirs, par un de nos auteurs historiques, partenaire de toutes les galères des premières années, Olivier Romac. On venait de gagner pas mal d’argent grâce aux bonnes ventes de notre manhua [4] Oldman (nos marges sont plus importantes sur les licences car on ne paie pas la création). Du coup, j’ai investi dans ce projet avec un petit à-valoir pour l’auteur et j'ai financé en fonds propres ce bouquin en sachant qu’on allait de toute façon perdre de l’argent sur ce projet (ce qui a été en effet le cas).

— Est-ce que ce mode de fonctionnement alternatif ne comporte pas également certains risques « qualitatifs » ? L’on voit notamment, depuis quelques années, des œuvres peu abouties arriver (tant bien que mal) dans le circuit professionnel alors que naguère, elles auraient alimenté de simples fanzines (ce qui permettait d’ailleurs aux auteurs d’acquérir de l’expérience). 
  Le crowdfunding n’est pas responsable de cette situation, je ne le crois pas. J’en veux pour preuve le fait que j’avais sorti, aux débuts de Kotoji, plusieurs titres qui étaient plus proches du fanzine que de la BD pro. C’est une responsabilité collective entre les éditeurs et les libraires, qui acceptent tous que ces projets sortent. En même temps, s’ils sortent c’est qu’ils trouvent aussi leur public. La notion de « qualité » étant quelque chose de très subjectif, je ne vais pas m’aventurer à dire que tel ou tel livre mérite ou non d’être en librairie. Dans tous les cas, c’est le marché qui nous dira si on s’est planté.
Les nouvelles technologies permettent à n’importe qui finalement, avec un tout petit peu de moyens, de pouvoir éditer des livres. Les auteurs sont prêts aussi à ne pas être payés en à-valoir. On a vu un paquet de petits éditeurs apparaître dans les dix dernières années et disparaitre assez rapidement. Mais ils sont sans cesse remplacés par d’autres.
Pour être tout à fait honnête, si Kotoji est encore vivant, c’est parce que je ne vis pas de ça, sinon ça fait longtemps que j’aurais fermé. D’ailleurs, en sept ans, je ne me suis jamais payé !!

— Au final, ce système, encore assez nouveau, implique un changement de philosophie presque de la part de l’éditeur, qui devient plus une sorte de partenaire. Est-ce que cela annonce pour toi une modification profonde et durable du secteur de l’édition ? 
  Je ne sais pas s’il y a vraiment un changement de philosophie qui s’opère. Déjà, si des gros éditeurs se mettaient à faire de même (d’ailleurs, je me rappelle de la piteuse tentative pour Largo Winch, à l’époque chez My major company), les lecteurs ne comprendraient pas. Donc je pense que ça peut en tous cas donner des idées à d’autres petits éditeurs.
On a en tous cas montré qu’on pouvait penser les modèles autrement, et peut être que l’on en aura d’autres qui vont apparaitre dans les prochaines années. En tous cas, j’aime bien expérimenter.

— Aurais-tu quelques conseils à donner aux auteurs qui souhaitent te soumettre leurs projets ?
—  Déjà, si vous me proposez un shonen d’aventure ou un shojo, vous pouvez être sûr que je ne l’accepterai pas, c’est juste pas ma came !
Aujourd’hui, on voit en manga français un paquet d’auteurs qui ont élevé le niveau d’un point de vue graphique, mais je trouve qu’il est difficile de trouver des auteurs suffisamment matures en termes de storytelling [5], mais je n’ai pas forcément le temps de tout voir. Si j’ai signé Chronoctis Express, c’est parce que j’ai été bluffé par la construction de l’histoire alors que le dessin en lui-même ne m’avait pas convaincu.
C’est la même chose pour L’Equipe Z. Graphiquement, ça ressemble plus à un trait du type Totally Spies/Martin Mystère, mais en termes de construction d’histoire, c’est excellent et c’est plus qu’un simple shonen sportif !
Donc pour en revenir à ta question, oui, j’invite les auteurs à fortement travailler le storytelling.
Il y a aussi un truc (qui est peut-être générationnel) qui a tendance à me gonfler, c’est le fait de recevoir des dossiers bourrés de fautes d’orthographes. Faites-vous relire, nom de Zeus !!
Enfin, soyez modestes, n’envoyez pas un mail en disant que votre projet intéresse plein d’éditeurs et que j’aurais tort de passer à côté. Si c’était vrai, vous ne seriez pas en train d’envoyer votre projet à un tout petit éditeur...

— Peux-tu nous dire un mot des futurs ouvrages à paraître chez Kotoji ?
  Tout d’abord, côté licence asiatique, j’ai signé l’auteur Ruan Guang-Min. Je courais après ce type depuis plusieurs années. Quand je l’ai rencontré à Taiwan en septembre dernier, je lui ai dit « écoute mec, j’ai juste envie de signer tout ce que tu as fait, tellement je suis fan de ton travail !! ». Il m’a simplement répondu « OK » ! Le lendemain, il obtenait le prix de la meilleure série taiwanaise (Golden Comics awards). Et deux semaines plus tard, on signait un contrat avec son éditeur pour sa série Yong-jiu Grocery Store.
Et dans les cinq prochaines années, je compte bien sortir toute son œuvre (en espérant que personne ne me la pique). Graphiquement, on dirait du Takehiko Inoue, il raconte avec une sensibilité incroyable des histoires du quotidien. Je l’appelle le « Jiro Taniguchi taiwanais » ! Sincèrement, je suis convaincu d’avoir là un auteur incroyable, et qui va s’imposer en Europe !
Côté français, je viens de signer une artiste qui raconte elle aussi des histoires du quotidien avec une grande sensibilité. Elle s’appelle Isabelle Pons, je l’ai découverte sur internet. Elle est vraiment dans la veine de ce que fait mon amie Vanyda (L’immeuble d’en face, Un petit goût de noisette…) dont je suis un grand fan. On va d’abord sortir un recueil d’histoires courtes sur un…. pigeon, qui va s’appeler Pigeon Saga. Ce sera un petit livre qui démontrera son talent pour exprimer des petites choses du quotidien, tout en sensibilité. L’année prochaine, on sortira un autre ouvrage sur lequel Isabelle travaille d’arrache pied, scénarisé par Swann Meralli, qui racontera l’histoire d’une rencontre à Paris entre une japonaise et un français. Le livre se lira dans les deux sens (occidental et japonais) avec l’histoire des deux personnages racontées indépendamment, jusqu’à ce qu’elles se rejoignent au milieu. J’ai hâte qu’on puisse le sortir, c’est un projet que j’adore !!

— Merci Pierre pour ta disponibilité. La tradition veut que l’on termine nos entretiens par cette question : si tu avais un super-pouvoir, ce serait lequel et pourquoi ? 
  J’aimerais avoir le pouvoir de Batman ! Être milliardaire ! Et avec ça je créerais plein d’emplois et céderait 80 % de ma fortune pour réduire les inégalités dans le monde ! Haha ! Et le soir je pourrais jouer avec mes gadgets pour péter la gueule aux méchants.
J’ai l’impression de tenir un discours d’une candidate à Miss Univers là !!!...

Extrait de Blood & Steel.


[1] Les shonen sont des BD prépubliées dans des magazines ciblant en premier lieu des garçons entre 8 et 16 ans, comme le très connu Shonen Jump. Leur ligne éditoriale est souvent en rapport avec des "valeurs masculines" : courage, entraide, dépassement de soi...
[2] Les shôjo concernent les BD prépubliées dans des magazines ciblant les jeunes filles ; tout y est abordé (aventure, action, horreur, romance...) ; leur principal point commun est de mettre en avant les relations complexes entre les personnages, la psychologie. Bien sur, les protagonistes principaux sont souvent des femmes.
[3] Les seinen vont regrouper les BD prépubliées dans des magazines ciblant les ados et au-delà (une sorte de young adult) ; cette fois-ci, c'est un peu plus flou que les deux catégories précédentes, l'on peut néanmoins souligner la complexité des scénarii, la présence parfois d'enjeux politiques, ainsi que des scènes contenant une violence plus marquée, ou du sexe plus explicite.
[4] BD chinoise.
[5] La narration, l'ensemble des techniques d'écriture qui permettent à un récit d'être plus qu'une simple idée ou une suite d'actions.


Le Fluink
Par


Deux mondes séparés par un fleuve d'encre, voilà le point de départ plutôt étonnant de cette BD sobrement intitulée Le Fluink.

D'un côté du Fluink, les Schwarzs, un peuple noir sur fond blanc qui vit sans véritable chef. Sur l'autre bord, les Pâals, des êtres blancs sur fond noir qui subissent une sévère dictature. Un fleuve d'encre sépare les deux civilisations. C'est le Fluink, une matière étrange qui peut être fluide ou visqueuse, solide ou gazeuse, et dont l'état varie constamment.
Selon la physique de cet univers, un objet lancé dans le Fluink remonte à sa surface. Aussi, lorsque le Préfectal des Pâals décide de faire construire d'immenses tours pour assouvir sa soif de grandeur, les gravats jetés dans le Fluink finissent par aboutir chez les Schwarzs. C'est le premier contact.
Alors que de sombres complots se trament dans les deux camps, l'équilibre de l'univers risque à tout instant d'être rompu. De chaque côté, quelques individus vont tenter d'empêcher l'anéantissement total de deux mondes qui n'étaient pas faits pour se rencontrer...

Le Fluink est en fait l'œuvre du collectif Enfin Libre, terme un peu mystérieux qui cache en fait Philippe Renaut, au scénario, et David Barou, qui réalise les dessins. Difficile pourtant ici de séparer franchement l'histoire en elle-même de sa représentation graphique tant les deux sont liées.
Le récit se déroule sur une espèce d'immense fresque, sans case ni séparation nette dans la représentation de l'action. Cette façon de procéder aboutit à une sorte de fusion du temps et de l'espace, le lecteur embrassant toute la planche dès le premier regard mais étant obligé d'effectuer quelques petits allers-retours inhabituels. Les pages sont séparées par le fameux fleuve noir et l'action se déroule simultanément en bas et en haut de cette frontière poreuse. L'une des grandes idées des auteurs est de faire interagir ces deux mondes en permettant quelques "traversées" qui peuvent avoir des conséquences désastreuses.

Le dessin est très particulier. Il peut paraître simple, avec des décors et personnages réduits au minimum, mais il se révèle en fait d'une grande complexité, l'illustrateur réussissant à donner vie à cet univers en jouant uniquement sur le contraste et les formes (alors que beaucoup n'y arrivent pas alors qu'ils utilisent des couleurs et qu'ils peuvent détailler l'intérieur des personnages ou objets !).
Ce style original permet au final de mettre en place une narration totalement innovante et, avouons-le, captivante. Car, sous un aspect naïf et amusant, ces petits êtres immaculés ou gavés d'encre cachent finalement bien des surprises et de nombreux défauts. Convoitise, trahison, quête insensée sont au menu. Le tout légèrement parsemé de quelques allusions sympathiques à Hergé ou Tolkien.
Bref, nous voilà devant un bouquin totalement improbable mais conçu avec une immense virtuosité.

La BD, au format à l'italienne, date de 2006 et a été publiée par Le Cycliste, une maison qui n'existe plus aujourd'hui. L'ouvrage est toutefois encore facilement trouvable à des prix raisonnable.

Une autre manière de raconter et de se servir de l'encre et du papier.
Beau et bluffant.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une technique narrative totalement innovante.
  • Un style graphique qui constitue en soi une prouesse technique.
  • Un propos à la fois poétique et profond.

  • RAS.