La Nuit des Cannibales
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Sorti il y a six mois chez Pygmalion, La Nuit des Cannibales surprend par son sujet et charme par son style.

Tout d'abord, ne vous laissez pas abuser par le titre, il n'est pas question, dans ce récit, d'individus qui dégustent leurs semblables. C'est bien plus excitant que ça.
Tout commence lorsque Maxime, 43 ans, homme d'affaire ayant plutôt bien réussi sa vie, se réveille un matin dans le corps d'un adolescent, chez de parfaits inconnus. Le premier choc passé, Max découvre qu'il pue des pieds sévère et que le corps de son nouveau petit frère est également habité par un adulte qui ne devrait pas s'y trouver.
En attendant de comprendre ce qu'il se passe, Max doit parer au plus pressé, composer avec ses parents, aller en cours, se comporter comme le ferait Aubert, ce jeune garçon dont il ne sait rien. Si l'école semblait amener son lot de difficultés, Max va vite se rendre compte qu'il peut y avoir bien pire. Comme un type qui essaie de le tuer par exemple...

Bien que la thématique du changement de corps ne soit pas vraiment nouvelle, Gabriel Katz parvient ici à l'employer d'une manière originale et ludique. L'on découvre en effet peu à peu les raisons de ce changement de corps et même toute une faune (voire une mythologie) cachée. Difficile d'en dire plus sur l'intrigue si l'on ne veut pas trop dévoiler ses éléments les plus étonnants.
Le style de l'auteur est, quant à lui, terriblement efficace. Katz parvient à rendre ce récit à la première personne aussi drôle que tendu. Les situations décalées, les références, le cynisme du personnage principal, tout cela contribue à donner à l'ensemble une certaine légèreté alors que le danger est constant et que les cadavres ne vont pas tarder à s'amonceler.

L'auteur, ayant déjà à son actif quelques sagas de fantasy et travaillant également comme plume de substitution (ou "nègre" pour utiliser un terme plus commun), est particulièrement habile. Non seulement l'on plonge immédiatement dans cette histoire dont le rythme ne faiblira à aucun moment, mais les effets parfaitement dosés permettent également de balloter le lecteur entre jubilation et stress, dans une atmosphère atypique de thriller caustique et fantastique.
Certains diront que le style est "simple", sans savoir qu'il n'est pas si aisé, en réalité, de donner cette impression de naturel et de décontraction. D'ailleurs certaines figures de style, discrètes, n'en sont pas moins employées à bon escient, donnant une réelle élégance ou un second degré à des scènes parfois triviales.
Bref, l'on tourne les pages en frissonnant de plaisir et d'excitation, ce qui est (très) bon signe.

Un roman original, bien écrit et drôle.
Vivement conseillé.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Parfaitement construit.
  • Un style fluide et agréable.
  • L'humour.
  • L'originalité.

  • Comme souvent, le prix de la version Kindle, bien trop élevé.
La Fête de la BD à Bruxelles
Par

La célèbre capitale européenne, belge et autoproclamée de la BD (franco-belge) sans événement digne de ce nom ? Une énième histoire surréaliste au pays des gaufres et des frites... car la ville d’Angoulême propose depuis plus de 30 ans l’un des plus gros festivals de bandes dessinées, en constante évolution, comics et mangas désormais reconnus et inclus.

Ça fait seulement 8 ans que Bruxelles cherche, essaye et teste la mise en place d’un événement pérenne et fédérateur. Du 1er au 3 septembre 2017, sous le soleil, le rassemblement des amateurs de phylactères s’est tenu entre le Parc Royal et le Palais des Beaux arts. Dépoussiéré par Thierry Tinlot [1], les visiteurs se trouvaient gâtés : expositions, conférences, ventes de planches originales et de vieux albums, dédicaces, rallye Tintin, défilés de ballons géants... Célébrant les 60 ans de Gaston Lagaffe, ainsi que les 40 ans de Thorgal, La Fête de la BD a accueilli en son sein le Festival Spirou, quelques films en avant-première et même 19 petites représentations culturelles étrangères venues d'Europe, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique. Comme toutes les manifestations avec un minimum d’ambition, un palmarès a été créé ! La première remise des 7 prix « Atomium » [2] s’est déroulée sous l’égide de Jean-David Morvan, scénariste de bande dessinée.

Kim Jung Gi
Grande nouveauté : différentes salles du Palais des Beaux-Arts (ou Bozar pour les intimes) furent mises à contribution. Elles contenaient des expositions d’originaux (Thorgal, Titeuf) et de sorties numériques, une scénographie autour d’Un monde de Méroll et un retour sur Gaston Lagaffe. Elles proposaient aussi des projections d’adaptations de BD (le téléfilm Un ciel radieux, Polina — Danser sa vie, des épisodes de la série animée TV Les Sisters), des concerts, des conférences, un regroupement de divers libraires dénommé « marché de la BD », quelques stands d’éditeurs et même un coin canapé avec Jean David Morvan. Kim Jung Gi a assuré deux performances, l’une samedi et la seconde, dimanche. Grzegorz Rosiński, le dessinateur des aventures de Thorgal, a démontré son talent devant le public.

La voiture de Gaston Lagaffe
Quatre grands chapiteaux se situaient dans le Parc royal dans lequel des cosplayers arpentaient les allées. Les tentes contenaient des éditeurs (des usines comme Glénat aux petites maisons telles les qualitatifs Mosquito, Frémok, La Cinquième Couche, Les Requins Marteaux...), ainsi que des délégations de divers pays. S’y ajoutaient un mélange de séances de dédicaces, quelques fanzines, un coin manga, un stand Star Wars, les éternels produits dérivés... Disposée sur des piliers, une exposition consacrée à Kazuo Kamimura (Lady Snowblood, Maria…), déjà vue à Angoulême en janvier dernier, et qui n’était en réalité qu’une collection de fac-similés.
Au centre-ville s’est déroulée la Balloon Day Parade, défilé de Bibendums volant : Gaston Lagaffe, Boule, L’élève Ducobu, Tintin, Spirou, Lucky Luke et tant d’autres. Aux alentours, à Lier, Verviers, Jumet et Anderlecht, ont eu lieu 4 départs du Rallye BD du Journal Tintin dans lesquels le Journal de Spirou a été convié. Près d’une centaine de véhicules de collection a participé à l’événement.

Plusieurs points forts : la gratuité du festival, le choix des dates en fin de période estivale, l’absence de contrôle, de quoi se loger pas trop cher en ville (bien desservie par les transports en commun), et la présence de nombreux points de restauration. En dehors du festival, des librairies du coin, le MOOF et d'autres lieux, proposaient plusieurs réjouissances.

Les organisateurs de La Fête de la BD ont tout de même besoin de réfléchir à une utilisation plus astucieuse des espaces. Mettre un accrochage (de fac-similé, un comble !) de Kamimura au milieu d’un chapiteau n’est pas le plus judicieux. Par contre, ajouter une tente pour regrouper tous les marchands d’albums d’occasion qui squattaient le Palais des Beaux arts permettrait à ce dernier de se recentrer sur les conférences, les projections et les expositions plus consistantes composées uniquement d'originaux.

La Fête de la BD apportera-t-elle une alternative estivale à Angoulême ? La capitale belge propose déjà via ses musées, façades peintes, boutiques, un argument touristique. Le festival, fort de tout l’à-côté, devrait arriver à se tailler, pour peu qu’il s'en donne la peine, une place, à part et importante, dans le monde des événements culturels.



[1] Entre autres, ancien rédacteur en chef des magazines Spirou et Fluide Glacial.
[2] Monument bruxellois construit à l'occasion de l'Exposition universelle de 1958 et représentant un atome de fer agrandi 165 milliards de fois.
Otomo 02 et Atom 03
Par
Se détachant du commun des magazines dédiés aux mangas et à la culture nippone — de par leurs choix éditoriaux et esthétiques et leur périodicité restreinte — Otomo et Atom tracent leur chemin.
La seconde livraison d’Otomo contient pas mal de pages sur deux symboles de la pop culture japonaise, Godzilla et les robots géants, et consacre des articles à des artistes, des films, des animes, sans grande prise de risque pour le public.
Atom affiche toujours autant d’entretiens de dessinateurs et de scénaristes qui ont frappé nos imaginaires : Buichi Terazawa et ses pépées, les beaux jeunes hommes et les femmes fatales de Ryôichi Ikegami, en passant par l’amateur de callipyges, Akihito Tomi, l’esthète Suehiro Maruo...

Otomo 02

Affichant clairement sur sa couverture la mention de sa sortie annuelle [1], la seconde livraison d’Otomo propose toujours une tambouille à base de "ramen, kaijū et pop culture". La maquette sous ses airs faussement rétro conserve le même format. Le magazine s’empare de quelques sujets récents (le long métrage Your Name — gros succès dans les salles nippones —, la ressortie de L’empire des sens sur les écrans français…), poursuit son exposé sur les kaijū autour de la figure de Shin Godzilla et entame le vaste univers des robots géants, entre extravagances et réalisme relatif. Un papier qui s’intéresse aux compagnies développant des machines de combat à vocation, pour l’instant, ludique, montre l’aspect concret de ces créatures d’acier. Fantômes, shunga, l’improbable icône des années 90 Segata Sanshiro et la J-Pop apportent un peu de culture. Point de ramens, mais la recette des yaki gyoza. Les valeurs sures Satoshi Kon, Kazuo Kamimura, Seijin Suzuki et Umezu complètent le sommaire. La série TV diffusée sur Netflix Midnight diner : Tokyo stories se trouve carrément survolée… Des articles plus ou moins inspirés, sourcés et bien écrits (quelques répétitions, fautes diverses, abus de superlatifs…). La joie de découvrir une citation de Gaston Bachelard issue de son opus sur L’eau et les rêves. Des plumes que l’on reconnait pour les avoir aperçues dans d’autres magazines, revues et sites web. Des images sans crédits ni légendes, laissant sur le côté les non japanophones [2].
Malgré ses défauts, Otomo, petite revue à la ligne éditoriale limpide, saura satisfaire les exigences de ses lecteurs : des valeurs sures, fédératrices, divertissantes avec un minimum d’érudition.
Rendez-vous l’an prochain.


Atom 03 - où sont les héros ?

Atom accueille en son sein des entretiens d’artistes occidentaux dont les œuvres sont de dignes descendantes de la culture manga et anime qui s’épanouirent au début des années 90 : Lastman et Bartkira. Questionnant la notion d’héritage, d’hommage et de parodie, elles ouvrent de nouveaux horizons à la BD.
Protagoniste désabusé, yakuza romantique, séducteur de l’espace…, figures masculines intemporelles fédérant toujours les lecteurs et les lectrices sont regroupées grâce à une série d’entretiens : Buichi Terazawa, Ryôichi Ikegami, Kengo Hanazawa ainsi que le rédacteur en chef de la revue Manga Action et l’un des scénaristes de Jirô Taniguchi. Horreur et érotisme soft ne sont pas non plus oubliés. Passionnant à parcourir, Atom corrige l’un des défauts pointés dans un précédent article en offrant des chroniques moins jargonantes et plus descriptives quant au contenu de l’œuvre. On y retrouve avec délice la plume de Xavier Guilbert, une quasi-absence de fautes dans les textes et des questions pertinentes amenant parfois des réponses surprenantes, mais instructives. Pour le reste, rien ne change : maquette sobre et claire, des images pleines pages, papier agréable au toucher et un prix des plus corrects.
Pour ce troisième volet, Atom confirme ses qualités. La culture manga ? Oui, mais étendue !


[1] L’impatience, les défauts du premier opus laissaient craindre un abandon de cette revue et m’ont fait annoncer une mort prématurée, mais il n’en est rien.
[2] Par exemple, concernant les planches anatomiques des kaijū.  
Game of Thrones saison 7 : suspension d’incrédulité et vraisemblance
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[1]
La septième saison de Game of Thrones vient de se terminer (en France également, puisqu’elle a été diffusée sur OCS) et, bien que le récit réserve encore moments épiques et révélations, les scénaristes peinent de plus en plus à conserver la maîtrise d’une narration qui a même causé une polémique… spatio-temporelle.
Voyons tout cela en détail. Attention, l’article revenant sur la dernière saison, il contient forcément des spoilers (même s’ils seront atténués le plus possible).

Tout d’abord, il faut préciser que les scénaristes ne disposent plus du support des romans de George R.R. Martin, ce dernier accumulant les reports quant à la sortie des tomes 6 et (a fortiori) 7 de la saga (qui pourrait même en contenir huit, rien n’est encore sûr). Ils n’ont donc que les grandes lignes, dévoilées par l’auteur, et ne doivent plus simplement adapter le matériel de base mais le créer. Forcément, c’est plus compliqué, ce qui peut en partie expliquer les nombreuses maladresses relevées dans cette saison.

Le problème principal provient de la manière, nouvelle et très étrange, de gérer les distances du point de vue de la narration. Et pour bien comprendre de quoi il retourne, il faut en passer par les concepts de suspension d’incrédulité et de fantastique.
Suite à un intéressant article de Jacob Brogan, traduit et relayé par Slate, un internaute a eu une réaction curieuse, pourtant plébiscitée par toute une meute de hyènes moqueuses. En gros, il prétendait que dans un monde où il y a des dragons, des marcheurs blancs, de la magie, etc., il était ridicule de se préoccuper des distances parcourues par les personnages. Il ajoute un smiley qui pleure de rire et est aussitôt conforté dans son idiotie par des centaines de benêts, ricanant comme lui de ce qu’ils ne comprennent pas. Ah, la magie des réseaux sociaux…

En réalité, le fait qu’une fiction présente des éléments fantastiques ne permet absolument pas à l’auteur de verser dans l’invraisemblance. Parce qu’un monde fictif, même fantastique, obéit à des règles et se doit de conserver une cohérence interne.
Lorsque, par exemple, dans The Walking Dead, l’auteur vous demande de croire que les zombies existent, c’est là qu’intervient la suspension d’incrédulité. Il s’agit d’un pacte tacite entre lecteur (ou spectateur) et auteur. L’un fait semblant d’y croire, pour faciliter l’immersion, l’autre s’engage à rester vraisemblable et cohérent par rapport aux règles qu’il expose. C’est exactement pareil pour la magie dans Harry Potter ou la Force dans Star Wars. Les auteurs disent « dans ce monde-là, cet élément surnaturel existe ». Cela ne veut pas dire que ces mêmes auteurs ont le droit de tout faire ou peuvent se permettre de ne plus se préoccuper de règles de base, comme le déplacement des personnages.

Si l’on prend La Tour Sombre (les romans, pas la merde sortie récemment au cinéma), c’est un univers où des tas d’éléments « fantastiques » coexistent : mondes parallèles, magie, robots, pouvoirs psychiques, vampires… pourtant, quand Roland poursuit l’Homme Sombre à travers le désert dans le premier tome, il met des jours pour traverser cette région désolée. Tout bonnement parce qu’aucun des éléments surnaturels présentés ne justifierait l’accélération de son déplacement.
Dans un polar, un personnage qui part de Brest en vélo ne peut pas arriver vingt minutes après à Strasbourg. C’est exactement la même chose dans un univers SF ou fantastique, sauf si l’auteur trouve un moyen de justifier cette durée absurde.

Revenons précisément sur GoT. Il y a des problèmes tout au long de la saison. Par exemple les corbeaux qui semblent tout à coup avoir un réacteur au cul (c’est aussi rapide qu’un e-mail ces bestioles-là !). Mais le pire intervient au moment où Jon et ses compagnons sont attaqués par l’armée des morts, bien au-delà du Mur.
On ne sait pas pendant combien de temps exactement ils sont encerclés, ils passent une nuit sur place apparemment, donc, au maximum, l’action se déroule en 24 heures (estimation déjà bien large). Pendant ce laps de temps, Gendry fait tout le parcours en sens inverse, au pas de course, jusqu’au Mur. Ils envoient ensuite un corbeau (nouvelle génération, le modèle « sport ») pour prévenir la blondasse qui trace depuis Peyredragon pour arriver juste à temps.
Heu… ça fait beaucoup quand même. Westeros, ce n’est pas une île ou un pays, c’est un continent. Un continent très étalé sur un axe nord-sud en plus. Et la maman des cracheurs de feu parcourt carrément la moitié du continent, minimum, pour arriver à la rescousse.

Je vais me faire l’avocat du diable, d’autant que l’on n’a pas vraiment d’échelle précise, même sur les cartes officielles. Admettons que ce soit possible. Gendry tape le marathon de sa vie, en 4 ou 5 heures, le pigeon (le rapide de la bande) file direct jusqu’à la greluche (ça se voit que je préfère Cersei ou pas ?) en 12 heures, et la cavalerie se pointe en 7 ou 8 heures.
Ça pourrait passer, mais ça ne passe pas du tout en réalité, pour deux raisons.
D’une part, ce n’est pas aux spectateurs à faire ce genre de calcul pour tenter de prouver que « c’est jouable ». Ce sont les scénaristes qui doivent rendre la vérification inutile (si l’histoire est bien racontée, on ne cherchera pas à prouver qu’il y a une incohérence, mais l’on ne doit pas avoir besoin non plus de faire un calcul pour se prouver que c’est « possible »).
D’autre part, même si ces déplacements sont « possibles » (en étant quand même très gentil au niveau des estimations), ils ne sont pas « bons » parce qu’ils sont très mal mis en scène.

C’est en effet la narration qui ne va pas du tout dans cette saison, et non juste un décompte mathématique des kilomètres. Les scénaristes et les réalisateurs ne parviennent pas du tout à seulement donner l’impression de temps, de distance, alors que l’on sait, depuis de nombreuses saisons, que l’on est sur un très vaste territoire.
Pourtant, des tonnes de possibilité s’offraient à eux. Citons-en seulement quelques-unes :
– le simple « panneau » de texte indiquant qu’il s’est passé quelques heures, jours, etc. Pas forcément le moyen le plus élégant, m’enfin, ça se fait quand même beaucoup ;
– l’utilisation d’un plan visuel. Par exemple, le soleil qui se couche et se lève. Des nuages qui filent à toute vitesse dans le ciel pour montrer l’ellipse temporelle. C’est déjà un peu plus travaillé ;
– mais, surtout, quand on dispose d’un machin comme la corneille à trois yeux, qui voit le passé et le présent, il y a quand même moyen de prévoir le coup en lui faisant voir un peu l'avenir, ce qui permet de prévenir Daenerys avant que les faits se produisent, et lui donne donc largement le temps de parcourir cette saleté de demi-continent !

Même si c’est bien la gestion catastrophique et totalement aléatoire des distances qui gêne le plus, les autres incohérences sont très nombreuses (on voit que Martin n’est plus là pour poser les jalons).
Allez, quelques exemples :
– pourquoi diable tonton Benjen choisit-il de se sacrifier ? « On n’a pas le temps » dit-il, ah ben, c’est vrai que monter sur un putain de canasson, ça prendrait bien une seconde ou deux, il a raison, il vaut mieux crever sur place. Évidemment, il s’agit juste ici d’une maladresse narrative. Les scénaristes veulent une scène dramatique avec le tonton qui se fait boulotter, le problème, c’est que la scène n’est pas bien construite. En l’état, elle est juste débile ;
–  le retournement de situation concernant le trio Sansa/Arya/Littlefinger est un exemple parfait de ratage. Il existe normalement deux manières de procéder. Soit la construction dévoile des éléments, même légers, du retournement de situation (pour le justifier), soit la justification vient après le dénouement, par le biais d’explications données par les personnages. Là, il n’y a rien. C’est une maladresse qui ne passerait, dans un roman, chez aucun éditeur sérieux. Bon, apparemment, il existerait une scène coupée qui justifierait le binz… ça nous fait une belle jambe. Depuis quand peut-on justifier les évènements d’un récit par ce qui est écrit mais que l’on ne dévoile pas ? Bref, une couillonnade de plus ;
– le Mur, ce n’est pas seulement un très haut machin, c’est aussi un mur magique. C’est d’ailleurs rappelé à plusieurs reprises. Comment le mort (rapporté comme « preuve » aux Lannister) a-t-il pu le franchir ? Alors, je sais, des tas de gens vont avoir des théories, « la magie a été annulée », « elle n’existait pas vraiment », très bien, mais on s’en fout, ce n’est pas à nous de trouver des justifications. Elles sont absentes dans le récit : c’est une faute.

Devant cette accumulation de conneries (c’est malheureusement le terme adéquat), les auteurs ont tenté de se justifier. Accrochez-vous, ça vaut le coup. Pour Alan Taylor, réalisateur de l’épisode 6, la vitesse à laquelle vole le corbeau (ce qui n’est vraiment pas le point le plus gênant, en tout cas pas le seul) est une « impossibilité plausible ». Il dit préférer cela à des « impossibles plausibilités » et reconnait qu’ils ont (lui, les autres réalisateurs et les scénaristes) « mis le vraisemblable à rude épreuve », il espère cependant que le « dynamisme de l’histoire repose sur d’autres choses » (cf. l'article de Variety, en VO).
Ben non.
Tout faux.
Tout d’abord, le charabia sur l’impossibilité plausible, mis à part le joli oxymore, ne veut rien dire. L’impossible n’est, par nature, pas plausible. On ne voit d’ailleurs pas la différence avec son inverse (l’impossible plausibilité). Le mec a bien baladé les journalistes sur le coup.
La plausibilité n’est pas négociable dans un récit. Même avec des dragons. S’il n’y a plus de vraisemblance, la suspension d’incrédulité ne peut plus être maintenue, et c’est la fin de l’histoire.
La déclaration la plus incroyable reste cependant la comparaison entre la vraisemblance et le dynamisme du récit, comme si l’un pouvait rattraper l’autre. Ahurissant qu’un conteur (qu’il soit réalisateur, scénariste, romancier…) puisse à ce point ne rien comprendre aux bases narratives (ou faire semblant de n’en rien connaître). Car, à l’évidence, s’il n’y a plus de vraisemblance, bien peu importe le rythme, les effets ou les coups de théâtre. C’est la vraisemblance qui permet de maintenir le lien entre auteur et spectateur/lecteur, elle aussi qui permet de donner de la profondeur au récit, de l’émotion aux scènes, de l’épaisseur aux personnages. Sans elle, pas la peine de s'emmerder, il n'y a rien. Si l'on n'y croit pas, si l'on sort de l'histoire, c'est mort.
La vraisemblance, pour un auteur, est la première des fondations essentielles à maintenir coûte que coûte.

Prenons une métaphore aéronautique, peut-être plus parlante. Pour un pilote, ce qui prime avant tout, c'est de maintenir son appareil dans le « domaine de vol ». Ce domaine de vol, ce sont les limites aéronautiques de l'engin, ce qui fait qu'il ne s'écrase pas au sol comme une merde. C'est la priorité absolue, évidemment. Sauf dans de rares cas particuliers, personne ne décroche volontairement, ou ne se met en vrille volontairement, ou ne provoque volontairement une forte augmentation du facteur de charge, etc. 
Autrement dit, dans une situation difficile, on fait voler le bordel, le reste, on verra plus tard. Aucun pilote ne va faire passer le fait de maintenir son avion en l'air après le confort des passagers ou le respect d'un plan de vol. 
La vraisemblance, c'est le domaine de vol. Si elle disparait, c'est terminé, on peut injecter des tas de conneries, faire un service express aux passagers, avec distribution de café et de whisky, allumer des loupiotes, passer un message radio, ça ne servira à rien, l'histoire, comme l'avion, vont s'écraser.   
Dans le cas de l'avion, personne ne va se marrer. Dans le cas d'une fiction, les gens qui rendent compte de ces dangereuses sorties du domaine de vol vont se faire railler par des abrutis qui ne comprennent rien à la portance ou la trainée d'un récit [2]

Pas question pour autant de dire que cette saison 7 était totalement ratée, il y a eu de bonnes choses. Et, pour être franc, il y a déjà eu des incohérences dans les saisons précédentes (ce connard de Tommen, qui laisse des illuminés emprisonner sa mère et sa femme… il ferait presque regretter le petit Joffrey). Mais ces sept épisodes ont vraiment accumulés les bourdes et les ellipses ratées.
Une manière finalement de rappeler que ce récit, A song of Ice and Fire, ne se trouve réellement que dans les romans de Martin. Le reste n’est qu’un ersatz, parfois habile, parfois beaucoup moins.



[1] Affiche non officielle, créée par un fan talentueux, cf son site.
[2] Attention, lorsque je parle d'abrutis ou de hyènes, je ne désigne pas les gens qui ne connaissent pas les principes techniques régissant la narration d'une histoire, des tas de gens ignorent tout de cela, et c'est parfaitement normal. Ce qui m'insupporte, ce sont les cons qui ne connaissent rien à un domaine mais parviennent tout de même à se foutre de la gueule de ceux qui, en toute connaissance de cause (comme ce brave Brogan), en font une critique argumentée et pertinente.


Articles en rapport :

Providence 3 : l'Indicible
Par
Avec ce tome, Alan Moore clôt son cycle consacré à la réécriture de l'œuvre de Lovecraft (et consorts, car il en aura eu des continuateurs, le pauvre qui n'a connu la gloire que posthume) en bouclant la boucle avec Neonomicon : ainsi, le périple de Robert Black dans la Nouvelle-Angleterre de l'Entre-Deux-Guerres trouve une résonance attendue mais stupéfiante avec l'enquête contemporaine du FBI sur des meurtres en série commis par des déséquilibrés sans (apparemment) aucun lien entre eux.

Pour ceux qui prendraient les chroniques sur Providence en cours de route, voici un petit topo sur les épisodes précédents, avec des articles rédigés par Neault et moi-même :


  1. Côté cour / Neonomicon : un agent du FBI est chargé de trouver un lien entre plusieurs meurtres d'apparence rituelle et remonte jusqu'à un réseau de trafic d'une drogue inconnue ; ses collègues poursuivent ensuite son enquête jusqu'à un établissement vendant du matériel pornographique.
  2. Providence tome 1 : Un journaliste new-yorkais désœuvré, Robert Black, décide de rédiger un traité sur les traditions cultuelles de la Nouvelle-Angleterre et explore la région de Providence, y découvrant des personnages étranges et une congrégation ancienne ainsi qu'un livre antique au centre de tout.
  3. Providence tome 2 : Après avoir consulté le livre qu'il convoitait, Robert Black continue à dévoiler l'influence de la mystérieuse Stella Sapiente et rencontre quelques auteurs qu'il admire, dont un certain écrivain prometteur, Lovecraft lui-même !

Les précédentes chroniques ont souligné l'importance de l'écriture d'Alan Moore, savante, maligne, cherchant constamment à surprendre, intriguer, dérouter et stimuler l'intellect du lecteur : le Massachussets, en 1919, donne cette subtile impression de glisser hors du temps dont la perception même joue des tours au pauvre Robert Black, pivot du récit malgré lui, acteur dans une tragédie post-biblique dont il n'a qu'une vague conscience des rôles (avec cette agaçante manie de nier l'évidence des faits qu'il a vécus, des expériences dont il a été témoin). C'est là que son carnet de pensées devient capital : ce qui a longtemps semblé une redite confuse et maladroite (quoique à la première personne) des pages dessinées s'avère la clef de compréhension des intrigues menant Black vers l'accomplissement de son destin. Le lecteur, s'il demeure attentif et méticuleux, aura sans doute besoin de revenir en arrière afin de corroborer certains faits, d'illuminer ce faisant les échos d'histoires qui se télescopent et se synchronisent : cela s'avère moins ennuyeux que bizarrement jouissif, et on se surprend à tenter de décrypter certaines cases afin d'y trouver des indices nous faisant rechercher un nom, un lieu, une date.

Avec l'Indicible, Moore donne à son malheureux héros une place qu'il ne convoitait sans doute pas et qu'il se refusera à embrasser le moment venu, enfin conscient du poids des responsabilités et de son impact sur le monde qui se meurt autour de lui. Mais c'est avant tout un second rôle qui se voit magnifié : Howard Lovecraft lui-même va également endosser un destin inconcevable, complémentaire et parallèle de celui du journaliste, essentiel dans les manœuvres insensées des fondateurs de la Stella Sapiente. Lequel sera le Héraut annoncé, lequel le Rédempteur ? A moins que ce ne soit encore un autre, à venir celui-là ? 
Si le temps se fluidifiait dans les précédents épisodes, c'est la réalité elle-même qui se dissout dans celui-ci, une réalité fluctuante qui se voit assiégée par les êtres et les choses tapis dans l'ombre, blottis à la frontière de nos cauchemars. Rien ne sera jamais plus comme avant, qu'on se le dise, mais il faut avant la conclusion étonnamment épique assister aux répercussions de chacun des faits auxquels on a assisté. Ainsi, dans un chapitre accélérant follement, le lecteur découvrira ce qui s'est poursuivi jusqu'à nos jours par le biais d'événements et de personnages-clefs (pour lesquels une certaine connaissance des arcanes de la littérature fantastique est recommandée), jusqu'au bouclage de l'enquête de FBI par Carl Perlman lui-même, le supérieur des agents précédemment envoyés en mission, et récipiendaire du testament de Black qui, à ce titre, fait délicieusement penser au journal de Rorschach concluant la fin de Watchmen, témoignage d'un passé équivoque et évangile de jours terribles.

Éclairant savamment le travail de l'auteur de Dagon, créateur du Mythe de Cthulhu, Alan Moore réussit une œuvre majeure qui réinterprète les codes du genre et perturbe notre sens du réel à la manière d'un Philip K. Dick


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une écriture stimulante et riche.
  • Des séquences éclairantes faisant le lien avec les précédents tomes.
  • Des illustrations parfaitement en accord avec le récit, jouant constamment sur les symboles, les points de vue et la symétrie.
  • Un récit qui parvient à boucler la boucle avec Neonomicon.

  • Parfois ardu dans son déroulement, faisant souvent appel à la mémoire du lecteur.
  • Beaucoup de personnages évoqués que le lecteur ne connaît pas forcément.
L'Homme qui tua Lucky Luke
Par

Superbe hommage à une légende de la BD et du far west avec L'Homme qui tua Lucky Luke.

Nous avions rapidement évoqué ce titre l'année dernière (dans ce Digest), nous allons cette fois l'aborder plus en profondeur, car il mérite largement que l'on s'attarde dessus.
Cet album, ayant reçu de nombreux prix depuis sa sortie, est un one-shot de Matthieu Bonhomme, qui signe ici scénario, dessin et colorisation. Si le célèbre héros de Morris est parfaitement respecté, l'auteur parvient cependant à en donner une version personnelle, plus sombre que ce que les aventures du cow-boy qui "tire plus vite que son ombre" réservent habituellement.
Voyons déjà le pitch.

Lucky Luke arrive dans la petite ville, plus boueuse que charmante, de Froggy Town, juste après l'attaque d'une diligence transportant l'or des mineurs. Après une altercation avec le shérif local et ses frangins, les habitants décident de mandater Luke pour qu'il reprenne l'enquête. Pas évident à première vue puisqu'il vient tout juste de se faire confisquer son arme et qu'il doit en plus faire face à une pénurie de... tabac. Ce qui à tendance à le rendre nerveux.
Mais attention, lorsque l'on est une célébrité, l'on doit faire face à divers inconvénients, comme le fait que certains rêvent de se faire un nom en vous affrontant. Ou en vous abattant dans le dos.


Une couverture presque apocalyptique, sous un déluge de pluie, un titre accrocheur et explicite, des premières planches à l'atmosphère tendue, l'on sait que l'on s'engage dans une lecture qui risque de faire mal et de dérouter.
Cet album-hommage, parfaitement maîtrisé, peut se lire de différentes manières. Comme une aventure crépusculaire du vieux Luke, bien entendu, mais également comme un commentaire sur l'œuvre de Morris. Ainsi, dans le récit, Luke est une célébrité, certains personnages vont lui demander de faire attention à ses choix, de rester lui-même, les double-sens sont nombreux. Même la tombe de Morris himself sera présente dans une scène.

Les références à l'univers de Lucky Luke sont nombreuses également, outre les Dalton, l'on trouvera une allusion à Phil Defer ou encore le choix de Laura Legs dans le rôle du personnage féminin principal. L'auteur fait également allusion à de véritables légendes, comme Wild Bill Hickok, explicitement évoqué, ou Doc Holliday, transformé ici en Doc Wednesday.
Si la trame principale est plaisante, elle est enrichie par une utilisation très habile d'éléments réels ayant impacté la BD. L'on sait par exemple que dans les années 80, Luke troque sa célèbre cigarette contre une brindille, plus politiquement correcte et, il faut le reconnaître, moins nocive. Matthieu Bonhomme se sert de cette anecdote pour placer un running gag savoureux, Luke étant sans cesse empêché de fumer par un tas de catastrophes (son tabac s'envole par la fenêtre, ou bien il est mouillé, il perd un cigare à cause d'une poche trouée...).


Si le récit est plus sombre, c'est aussi parce qu'il est, par bien des aspects, plus réaliste que ceux de la série principale. Jolly Jumper par exemple, bien qu'il ait un rôle comique et ne soit pas laissé de côté, n'est nullement doté de la parole (on ne "lit" pas ses pensées non plus). L'humour est pourtant présent, mais la tragédie annoncée (le cadavre de Luke est visible dès la première planche) donne à cet album une atmosphère particulière.
Graphiquement aussi, même si l'on n'aura aucun mal à reconnaître le personnage et son univers, le style de l'auteur apporte une dimension plus dramatique, un côté oppressant parfois (ça reste du Lucky Luke hein, mais par rapport aux BD habituelles, c'est une autre ambiance). Les plans sont soignés, certaines cases, de nuit par exemple, sont magnifiques, et la colorisation est excellente, moins flashy que celle de la série mère, avec des effets de lumière plus travaillés, mais reprenant tout de même certains codes (par exemple le fait d'utiliser parfois des décors ou personnages d'une seule couleur, pour mettre en relief un élément particulier, ainsi l'intervention de Laura Legs fera jaillir une explosion de rose).

Niveau texte, c'est plutôt bon même s'il y a une ou deux petites anicroches. D'abord, non, on ne peut pas avoir le doigt sur la "gâchette" d'une arme, c'est une pièce du mécanisme interne. Le truc sur lequel on appuie pour faire "pan pan", c'est une queue de détente. Ou une détente pour abréger (ça ne s'abrège pas en "queue", on s'est vite rendu compte que "le doigt sur la queue", ça n'allait pas trop comme expression).
On remarque aussi un "ils faudra", coquille unique mais qui picote un peu la rétine quand même.

Cet album, édité chez Lucky Comics (filiale de Dargaud), est une pure merveille. Si l'on n'est pas fan du personnage à la base, il peut se lire comme une très bonne histoire indépendante, dans le cas contraire, il permet de redécouvrir Luke d'une nouvelle manière, en savourant les références, le côté respectueux de l'hommage et les frissons que l'on éprouve à l'idée d'assister à la fin d'un mythe. [1]
Brillant.

   

[1] ATTENTION énorme SPOILER dans ce qui suit. Si vous n'avez pas lu l'album, ne lisez pas cette note.
Pour être vraiment certain que personne ne se prend l'info dans la tronche par inadvertance, je mets la note sous forme d'image. Si vous souhaitez la lire, à vos risques et périls, cliquez ici.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un bel hommage à Morris et son personnage.
  • De superbes planches.
  • Un habile mélange d'humour, de tension, de rebondissements et de références.
  • Le côté plus sombre et réaliste.

  • Pratiquement rien, si ce n'est ce qui est expliqué dans la note-spoiler ci-dessus.
10 "secrets" de fabrication sur Le Sang des Héros
Par

Mon roman, Le Sang des Héros, étant passé récemment en Top Ventes sur le site Cultura, j’avais envie de marquer le coup en vous montrant, un peu, l’envers du décor et en dévoilant quelques anecdotes sur son écriture et sa réalisation. Et des trucs un peu plus couillons aussi, parce que bon, on va pas changer les habitudes de la maison. 

1. La première version du manuscrit ne mettait pas en scène des surhumains aux États-Unis mais… des Anges déchus, en France.
Forcément, cela changeait énormément l’aspect du récit. Plusieurs problèmes se posèrent cependant rapidement, le principal étant que l’une des thématiques (sur la société et son évolution) devenait beaucoup moins lisible, puisqu’il s’agissait d’un évènement extérieur à elle. La description du Paradis et de son organisation, en perpétuelle guerre avec d’autres mondes métaphysiques, m’entrainait également vers un chemin que je ne souhaitais pas prendre.
Au final, l’utilisation de suprahumains, déjà bien connus de tous et intégrés dans la société, régla un grand nombre de problèmes narratifs. Le plus dur a été à l’époque de tout reprendre à zéro et de ne pas exploiter l’énorme documentation accumulée sur les anges…
Mais quand on se rend compte que l’on ne va pas dans la bonne direction, mieux vaut faire demi-tour que s’entêter.

2. L’exploration télépathique tient une place importante dans le roman, j’avais une idée assez précise, dès le départ, de la manière dont je voulais la représenter (avec des zones bien délimitées, des couleurs, des « parfums »…).
Je me suis aidé d’un magnifique schéma, que je dévoile ici. Régalez-vous ! ;o)
Bon, OK, c’est pourri. Mais j’ai souvent besoin de visualiser les choses de cette manière, je suis notamment un grand amateur de cartes, qu’il s’agisse d’une ville ou d’un continent entier (et oui, elles sont aussi « bien » réalisées que ce petit schéma mental, mais bon, pour ma défense, je ne suis pas schémalier à la base… heu… schématiste ?).
Je prends donc régulièrement le temps de réaliser ce genre de pense-bête, voire même donc des cartes de différents lieux (quand ils sont imaginaires hein, quand ce sont des lieux qui existent, ben je suis pas plus con qu’un autre, je me procure la carte).

3. Il n’y a pas d’introduction dans la version finale du roman, mais j’avais pensé au départ commencer par un dialogue entre Kennedy et l’un de ses conseillers.
Outre le fait que c’était parfaitement inutile, cela avait surtout pour conséquence de gêner l’immersion, le lecteur mettant forcément un certain temps à se rendre compte que le premier chapitre se déroulait bien longtemps après cette intro. J’ai finalement opté pour un « cours » dans Powertown afin d’aborder la (quasi) destruction de l’Europe.
Je reproduis juste la fin de cette introduction abandonnée, qui devait donner tout de même le ton dramatique (et cynique) du récit.

— Vous… vous êtes en train de me dire que je suis responsable du plus grand génocide de l’histoire de l’humanité ?
— Non monsieur le président. Je suis en train de vous dire que vous êtes à la tête d’un monde en paix.

4. La fin du roman a été grandement modifiée (et améliorée) grâce à une suggestion de mon éditeur.
Pour être un peu sérieux sur ce point particulier, il faut savoir qu’un travail commun, en amont, entre l’auteur et l’éditeur, est tout à fait normal et même souhaitable. C’est, entre autres, pourquoi je déconseille si souvent l’auto-édition ou certaines microstructures peu fiables. Car, outre les problèmes financiers, logistiques (diffusion, distribution, gestion des stocks, de l’administratif…), promotionnels, etc., dont un éditeur s’occupe, son travail a aussi pour but d’améliorer au maximum le manuscrit avant publication.
Bien entendu, il n’impose rien, l’auteur a le dernier mot sur ce qu’il écrit. Parfois, il est possible de ne pas tenir compte d’une suggestion si l’on est certain que la modification proposée n’est pas bonne, mais il serait absurde de se priver d’une telle aide.
Pour Le Sang des Héros, les modifications apportées ont été assez anecdotiques (suppression d’un passage inutile, d’une répétition, amélioration d’une scène pas assez claire, etc.), mais le plus important a été la réécriture du final, qui est bien meilleur (à mon sens) et bien plus impactant. Là encore, précisons qu’il n’y pas de « dirigisme » de la part de l’éditeur, on ne vous dit pas « il faut faire ça » mais par exemple « cette partie est un peu floue ». À l’auteur ensuite de repenser et retravailler sa scène.
J’en profite pour remercier chaleureusement Chrystelle Camus, directrice de la collection Fractales/Science-Fiction chez Nestiveqnen, pour ses remarques judicieuses, son tact et son immense patience. Oui, parce que je suis parfois casse-couille, même sur des trucs en apparence anodins, comme la place d’une virgule ou la manière d’écrire « WC ». ;o)

5. J’ai pu « scénariser » la magnifique illustration de Johann Bodin.
Ce n’est pas forcément chose courante, ça dépend de la souplesse des éditeurs (et de l’intérêt de l’auteur), mais j’ai eu la chance de pouvoir décrire la scène que j’imaginais être la couverture idéale pour ce roman.
Le résultat final m’a clairement emballé.
Je ne sais si c’est parce que je suis aussi auteur (cf. The Gutter) et lecteur de BD, mais l’aspect visuel d’un livre m’a toujours paru important. C’est après tout la cover qui vous fait de l’œil dans les longs rayonnages d’une librairie. Il convient donc de ne pas la négliger.  
Et là pour le coup, elle fait de l’œil, elle montre ses seins et elle écarte même les jambes !
(ne cherchez pas une fille à poil sur la couverture, c’est une métaphore pour dire que Johann a particulièrement assuré)

6. Les lecteurs connaissant la BD américaine auront remarqué que tous les personnages du roman ont des noms inspirés du patronyme de dessinateurs ou scénaristes américains. Tout sauf… un. Sordate.
Ce personnage (très secondaire dans le récit) est en fait un « rescapé » de la première version du roman (la version française, avec les anges, pour ceux qui suivent). C'était, dans cette version, l'un des personnages principaux, et je n'ai pas eu le cœur de le renvoyer dans les limbes de l'Imaginaire sans lui permettre de faire au moins une petite apparition.
Ah, c'est mon côté sentimental.  

7. Il existe un mini-scénario humoristique (de cinq planches) se déroulant dans l’univers de LSDH et décrivant un braquage assez particulier chez James Cameron.
Je viens de retomber dessus en farfouillant dans mon DD (mon disque dur, pas mon Daredevil, même si je possédais Daredevil, ce qui n’a pas de sens, je ne rangerais rien dedans, enfin, un peu de respect pour lui).
Du coup, pas impossible qu’on en fasse quelque chose un jour si Sergio Yolfa (mon compère sur The Gutter mais aussi notre dessinateur UMAC, qui réalise notamment les BFR et les dessins de Virgul) est partant. À voir. ;o)

8. Il n’y aura pas de suite directe au Sang des Héros, mais un autre roman, se déroulant dans le même univers, est prévu. En tout cas, c'est prévu par moi. Pas certain encore que ce soit validé par mon éditeur. Il sera assez différent sur la forme (puisque écrit à la première personne) et dévoilera le parcours chaotique et très, très sombre de Sweetlord, personnage cité dans LSDH mais qui n’intervenait pas directement dans le récit.

9. Le concept de Powertown provient d’un très ancien récit feuilletonnant que j’avais commencé à publier il y a des années sur la version précédente de UMAC. Il ne s’agissait que de quelques chapitres (pas très bons, et plus disponibles, ne cherchez pas), dont je n’ai rien réutilisé (même pas les personnages), mais le lieu me semblait idéal pour démarrer mon histoire.
Ouais, quand on écrit, on apprend vite à recycler. Même au sein d’une histoire naze, il y a parfois une bonne idée.

10. Là, il ne s’agit plus du travail sur le roman mais plutôt d’une réaction quant à sa réception.
Mon éditeur m’avait prévenu que son service presse avait envoyé un exemplaire à Lanfeust Mag (qui fait aussi des critiques de romans, malgré le nom axé BD). Je suis un jour dans un centre culturel Leclerc (où l’on trouve aussi les publications presse) et je tombe sur Lanfeust. Je feuillette pour voir, persuadé que c’était encore trop tôt, et je découvre la critique (visible dans la section presse de mon site perso) portant sur Le Sang des Héros. Je suis un peu anxieux, c’est quand même un mag national, à gros tirage. Et là, non seulement la critique est bonne, mais je lis que le journaliste compare mon style narratif « aux meilleurs romans de Stephen King »…
Pour expliquer ma réaction, il faut savoir que King est pour moi une influence majeure dans la construction des personnages. Je ne trouve pas que King est le « maître de l’horreur » ou qu’il fait peur, je trouve qu’il est efficace et émouvant grâce notamment à des personnages auxquels il parvient à donner de la densité, de l’épaisseur.
Le compliment me touche donc, me rend même euphorique, et ma femme (et quelques clients interloqués) ont pu me voir en train de sautiller dans les rayons, en souriant comme un benêt. Ils ont dû se dire que j’aimais vraiment beaucoup ce magazine. Parce que, avouons-le, même en Moselle, c'est quand même rare de partir en simulation de trampoline sous prétexte que l'on a mis la main sur le journal ou le mag que l'on cherchait... 


Merci encore à vous, lecteurs, pour votre confiance et vos retours ! ;o)


ps : je rappelle que le roman est également disponible en version numérique, sur kindle, kobo et en pdf, pour 3,20 euros. Bon, honnêtement, autant les liseuses c'est cool, autant le pdf, c'est pas trop ce que je vous conseillerais pour un maximum de confort de lecture...



Moore dans les Inrocks
Par
Les Inrockuptibles ont publié une interview très intéressante d’Alan Moore dans leur dernier numéro. L’auteur revient sur différents sujets à l’occasion de la sortie prochaine de son roman, Jerusalem (dont nous vous parlions dans ce Digest).
Et comme toujours, Moore s’avère aussi irritant que profond, à tel point que l’on ne saurait dire si c’est un génie qui sort régulièrement des énormités (cf. cet article) ou un type réellement frappadingue qui parvient à scotcher par sa force de travail et sa lecture atypique du monde.

Alan Moore a le don d’émerveiller et d’agacer avec la même intensité (mais pas pour les mêmes raisons). Il peut se montrer totalement buté et sectaire, plonger dans un auto-apitoiement à peine freiné par une mégalomanie galopante, et la minute d’après, développer une analyse juste et futée sur l’art ou la politique. Il faut donc aimer le chaud et le froid, les montagnes russes émotionnelles [1], mais après tout, n’est-ce pas là aussi la naturelle complexité d’un homme, impossible à résumer par ses seuls qualités ou défauts ?

L’échange avec les journalistes venus le questionner commence, de son côté, par « fuck ». Puis il apparait, un pétard à la main. Sans doute ce qui lui donne cet air si jeune et frais (car à seulement 63 ans, il a la chance d’en faire à peine 80).  
On tombe tout de suite dans l’irritant mais c’est de la faute du journaliste qui qualifie Jerusalem, avant sa sortie, de chef-d’œuvre et même de « classique ». Alors, c’est peut-être un très bon roman [2], mais un classique… c’est quand même quelque chose qui s’inscrit dans le temps, on ne décerne pas des points de classicisme à l’avance. Moore, par contre, désamorce son défaut principal avec une élégante lucidité en annonçant que « le problème avec lui, c’est qu’il a tendance à croire qu’il a tout inventé ». On confirme. Mais c’est aussi le problème d’auteurs bien moins talentueux et bosseurs.

Ce qui suit peut être divisé en deux parties, les radotages de Moore sur Watchmen et cie, et ses réflexions, plus inspirées, sur l’art, la société ou la politique.
Commençons par la première catégorie. Il nous refait le coup de l’artiste dépossédé de ses droits par une compagnie tentaculaire et ignoble (et il y va franchement hein, en parlant d’un « contrat compliqué et tordu passé entre un jeune gars [lui] qui a grandi sans avoir l’eau courante chez lui et une société hyper-puissante », ah ben, c’est du Zola quoi...).
C'est pourtant un peu plus complexe que ça.
D’abord, le contrat spécifiait que Moore récupérerait les droits de Watchmen lorsque l’œuvre serait épuisée (si j’ai bien compris, je n'ai pas eu le contrat entre les mains non plus), or, DC n’a jamais laissé l’ouvrage s’épuiser et l’a toujours réédité. Heu… comme manœuvre, ça n’a rien de compliqué et tordu, ça semble même très simple et prévisible.
Ensuite, travailler pour une énorme compagnie reste tout de même le rêve de bien des scénaristes et dessinateurs, qui en retirent souvent plus visibilité et dollars qu’amertume.
Enfin, tous les auteurs, Moore compris, savent très bien que l’on n’est pas propriétaire de ce que l’on écrit lorsque l’on bosse pour DC ou Marvel. Si la pratique ne lui convenait pas, il suffisait d’aller voir ailleurs ou de se lancer en indépendant. Il ne l’a pas fait parce que, évidemment, l’auto-édition est bien hasardeuse en comparaison du luxe logistique et médiatique offert par un éditeur bien installé.
Moore va même jusqu’à dire qu’on l’a dépossédé de ses droits sur ses BD Batman… enfin, franchement, comme si Batman lui appartenait. Il y a là une mauvaise foi évidente et un manque de mesure éhonté. Car, où en serait Moore aujourd’hui sans DC et les « vols » dont il se plaint ?

La seconde partie est plus sympathique puisque Moore cesse de pleurer sur son sort d’auteur adulé et de star internationale pour s’intéresser à autre chose que lui. Et c’est dans ce registre qu’il devient passionnant.
Il évoque notamment l’origine sociale des auteurs et la manière de décrire la working class, soit de façon caricaturale (et haineuse presque, le pauvre étant sévèrement jugé s’il a l’outrecuidance d’être de droite), soit avec pitié. Si ce que dit Moore sur la contre-culture est déjà plus sujet à débat (comment déjà seulement la définir ?) [3], ce qu’il dit de l’art, considéré par certains comme du seul entertainment, est aussi sensé et exact qu’effrayant (au moins sur le plan créatif).
Sa vision de la prose, comme outil aussi magique que puissant, comparable à de la réalité virtuelle, emporte également l'adhésion. Mais comment diable Moore a-t-il pu faire aussi longtemps de la BD sans se rendre compte que sa nature imposait forcément des limites ? Ou bien s’en contentait-il, comme il semble le dire, par « facilité » ?

Avec une simple anecdote (des figurines trop chères, aperçues dans une vitrine quand il était enfant), Moore parvient aussi à illustrer l’importance de l’imagination, que nous appellerons ici la compensation, car elle naît en fait d’une frustration.
Je ne sais plus qui a dit ou écrit, récemment, que l’on avait perdu l’habitude de s’ennuyer. Que l’on pouvait immédiatement, de nos jours, trouver quelque chose à regarder pour nous empêcher de penser (télévision, internet…). C’est très vrai. Et la disparition de l’ennui est une catastrophe, car avec lui disparait notre capacité à nous adapter à cette étrange errance de l’esprit qui nous conduit à la pensée divergente, voire à la divagation métaphysique.
Moore, ici, parle de compenser une frustration plus pragmatique, qui le conduit à inventer des super-héros à partir de petits soldats, mais le principe reste le même. Il est important que tous nos désirs ne soient pas comblés facilement, que notre temps libre ne soit pas automatiquement rempli par de la soupe tiède à portée de main, trop fade et trop bon marché pour être bénéfique.  
Car comme le dit Moore, d’une manière incroyablement juste, lorsque l’on a accès à tout, « l’on cesse d’imaginer et l’on devient le réceptacle des idées des autres ». En tant qu’individu, cela peut déjà être perturbant, en tant qu’auteur, c’est dramatique.

Moore aborde également la science (par le biais de l’éternalisme [4]) et même la magie. Attention, pas seulement de manière métaphorique en parlant de l’écriture, mais de manière concrète, en évoquant des démons qu’il semble considérer comme parfaitement réels. Réels en tout cas pour lui, et il sera bien difficile de prouver le contraire.
Du coup, ce vieil anarchiste serait-il fou ?
Pas tant que ça, puisqu’il pleure encore sur du fric que DC ne lui donne pas. ;o)
Mais il est très certainement gentiment fou, oui. Au point d’imaginer des histoires qui peuvent nous éblouir et nous émouvoir, au point de croire fermement que l’encre et le papier peuvent changer le monde, au point de rêver encore à un art pur, essentiel, débarrassé des mirages hollywoodiens. Au point de mettre dix ans à écrire un roman qu’il veut incroyablement ambitieux. Au point de continuer à fasciner ceux qui peuvent encore percevoir, derrière le phénomène Moore, l’artisan Alan.

Cette folie-là, ma foi, l’on s’en accommode fort bien.
Moore est taré, soit, c’est un putain de radoteur, mais il est aussi visionnaire, souvent lucide malgré les psychotropes, passionné, ambitieux, royal… et utile. Parce que même s’il lui arrive de proférer des énormités, après tout, on ne lui demande pas d’être bon en interview ou d’avoir un avis sur tout. Juste d’écrire. Ce qu’il fait plutôt bien.


Quelques œuvres de l'auteur, vivement conseillées :
et une bien ratée...



[1] Pour être franc, quand Thomas me montre un extrait très ciblé de l’article, je suis un peu courroucé, je me dis que le mec pète plus haut que son cul, qu’il a définitivement perdu tout contact avec la réalité. Puis, en lisant l’article dans son ensemble (et en sachant que les propos sont forcément réduits et déformés), je tombe de nouveau sous le charme du divin barbu, ses anecdotes me parlent, ses propos me paraissent parfaitement intelligents et intelligibles, et sa manière de voir l’écriture (de roman) fait écho à certains principes que je défends. Ce type est une énigme, on ne sait jamais si ce qui va sortir de sa bouche vous fascinera ou vous mettra hors de vous. Par contre, ce qui sort de sa plume, à quelques exceptions près, est souvent très bon. Il a en tout cas une vision personnelle, une réelle maîtrise technique et une intégrité non feinte. Cela mérite tout de même plus de respect que de mépris.
[2] Pour avoir lu le début, j’avoue ne pas être du tout réceptif au style lourdingue. Mais il fallait s’y attendre, Moore a besoin de démontrer, d’écrire pour écrire, d’allonger ses phrases comme il se perdait, naguère, dans les longues descriptions des cases de ses scénarios (cf. cet ouvrage pour découvrir sa manière d'écrire un document technique destiné à un dessinateur). Après, si vous aimez les fioritures et les mecs qui se regardent écrire (à la Proust), vous allez jouir.  
[3] Moore vilipende notamment le « recyclage » qui a cependant toujours existé, et dans tous les domaines (musique, BD, cinéma...). Cela ne veut pas dire que rien ne se crée. Moore voit également dans l’auteur (ou l’artiste au sens large) un héros épique qu’il n’est pas. L’art, contrairement à ce qu’il pense, ne peut empêcher les catastrophes ou réduire la capacité de nuisance des « monstres ». Il est illusoire de penser que l’homme de lettres est investi d’une mission quelconque. Le monde, avec ou sans auteur, s’écroulera. Et l’appétit des tyrans n’a jamais été modifié par un livre. Vide culturel ou pas, l’intelligence et la compassion sont l’exception, la bêtise et le manque d’empathie la norme. C’est triste, mais c’est ainsi. L’art ne sert pas à protéger des saloperies mais à les supporter. 
[4] Point de vue que je partage et que j’ai quelque peu développé dans mon roman, Le Sang des Héros. ;o) En gros, le présent, le passé et le futur sont une illusion, une manière de « lire » le monde. En réalité, tout se déroule en même temps, ou plutôt, en dehors du temps, ce qui donne une impression d’éternité mais aussi de destin figé, ce qui est faux pour cette dernière partie. Chacun est libre de ses choix, mais ceux-ci existant en dehors du temps, ils semblent, dans notre approche humaine, déjà inscrits dans notre parcours, comme si nous n’avions rien à décider. C’est seulement lié au fait que le temps est nécessaire à la lecture humaine et intelligible du monde, avec l'habituel rapport cause/conséquence. Les choix que vous faites de toute éternité n’en sont pas moins vos propres choix.